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Paul BOWLES est un conteur élégant qui m’a fait rêver le Maroc. Cet américain d’origine, grand voyageur et écrivain prolifique, a vécu presque toute sa vie à Tanger. On le connait en France surtout pour son premier roman Un thé au Sahara (The Sheltering Sky, 1949), allégorie de l’incommunicabilité entre les êtres, entre les cultures, dont a été tiré un beau film avec John Malkovich. Leurs Mains sont bleues (Their Heads are Green and Their Hands are Blue, 1963) est un recueil de récits de voyage à Ceylan, Nagercoil en Inde, en Turquie, au Maroc, en Afrique Mineure, dans le Sahara… Il parcourt  notamment le Rif Marocain dans le but de recueillir et d’enregistrer des échantillons de musique des différentes tribus. Il parle de ses rencontres, se met en scène dans des dialogues souvent drôles, décrit les paysages, nous fait découvrir la culture de ces pays de l’intérieur dans des récits courts et vivants, comme des mini nouvelles. En voici un exemple, lors de son séjour à Marrakech :

« Marrakech est une ville plate comme une galette, où les distances sont grandes. Quand le vent souffle, la poussière rose de la plaine s’élève jusqu’au ciel, obscurcit le soleil, et la ville tout entière, badigeonnée du rose de la terre sur laquelle elle est construite, rougeoie dans la lumière cataclysmique. La nuit, vue par la portière d’une voiture, elle ne parait pas différente d’une de nos villes de l’Ouest américain ; de longs kilomètres de lampadaires s’alignant à travers la plaine. Ce n’est que dans la journée que l’on s’aperçoit que la plupart de ces lumières n’éclairent que des étendues vides de palmeraie et de désert. Sur des années, les quartiers en bordure de la médina ont été rendus accessibles aux automobiles et aux voitures à cheval qui existent toujours en grand nombre, mais il faut être courageux pour conduire dans ce labyrinthe de ruelles tortueuses, encombrées de porteurs, de bicyclettes, de carrioles, d’ânes et de simples piétons. De plus, la seule manière de voir quoi que ce soit dans la médina est d’y marcher. Pour être tout à fait présent, il faut avoir les pieds dans la poussière, et sentir près du visage l’odeur chaude, poussiéreuse, des murs de boue séchée.

Le soir où nous arrivâmes à Marrakech, nous allâmes, Christopher et moi, dans un café, au cœur de la médina. Sur le toit, à la belle étoile, on nous installa des nattes, des couvertures et des coussins, et nous restâmes à boire du thé à la menthe, à savourer l’air frais qui commence à souffler après minuit au-dessus de la ville, lorsque toute la chaleur du soleil emmagasinée finit par se dissiper. A un moment, perçant le silence de la rue en contrebas, parvint une succession de cris étranges, retentissants. Penché par-dessus le rebord, je scrutai le sombre passage, trois étages plus bas. Parmi les quelques promeneurs attardés, une silhouette invraisemblable, fantomatique, dansait. Elle galopait, s’arrêtait, faisait dans l’air d’immenses sauts qui défiaient les lois de la gravitation, comme si la terre sous ses pieds l’y poussait. Elle hurlait à chaque bond. Personne n’y prêtait attention. Lorsque la silhouette arriva au-dessous du café, je pus reconnaître un jeune homme, fortement charpenté : il était presque nu. Je le vis disparaitre dans l’obscurité. Il revint presque aussitôt, accomplissant la même danse inspirée, se précipitant parfois sauvagement vers les autres passants, mais s’arrêtant toujours à temps pour éviter de les toucher. Il arpenta ainsi la ruelle pendant près d’un quart d’heure, avant que le qahouaji ne grimpât à l’échelle sur le toit où nous étions. Quand il arriva, je lui dis incidemment :

- Que se passe-t-il en bas ?

Alors que presque partout ailleurs, il aurait été évident qu’il y avait dans les rues un fou en liberté, au Maroc, il faut savoir faire des distinctions subtiles. Parfois il apparait que la personne est tout simplement un saint, ou qu’elle est souffrante.

- Ah, le pauvre homme, dit le qahouaji, c’est un de mes amis. Nous étions à l’école ensemble. Il avait de très bonnes notes et il jouait bien au football.

- Que lui est-il arrivé ?

- Qu’est-ce vous croyez ? Une femme, bien sûr.

Ça ne m’avait pas traversé l’esprit.

- Vous voulez dire qu’elle lui a fait de la magie ?

- Et quoi d’autre ? Au début il était comme ça (il laissa tomber la mâchoire, sa bouche resta grande ouverte et il prit un regard fixe et vide), puis, après quelques semaines, il arraché ses vêtements et s’est mis à courir. Et depuis, il continue de courir comme ça, été comme hiver. Cette femme était riche. Son mari était mort et elle voulait Allal. Mais il est d’une bonne famille qui n’aimait pas cette femme. Alors, elle a dit dans sa tête : « Aucune autre femme non plus ne l’aura. » Et elle lui a fait ce qu’elle lui a fait.

- Et sa famille ?

- Il ne connaît plus sa famille.

- Et la femme ? Qu’est-elle devenue ?

Il haussa les épaules :

- Elle n’est plus ici. Elle est partie.

A ce moment-là, les cris reprirent.

- Mais pourquoi le laisse-t-on courir comme ça dans la rue ? Ne peut-on pas faire quelque chose pour lui ?

- Oh, il ne fait jamais de mal à personne. Il est juste folâtre. Il aime faire peur aux gens, c’est tout.

Je me risquai à poser ma question :

- Il est fou ?

- Non, juste folâtre.

- Ah bon, je vois. »

 

(p.262-265, Points Seuil, 1993, traduit par Liliane Abensour)

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Voici encore un extrait concernant la fameuse place Jemaa-el-Fna, et tous ceux qui l’ont vue peuvent se rendre compte qu’elle est toujours aussi animée, offrant un visage sans cesse différent selon les moments de la journée ou du soir.

 

« Dans l’ensemble, le gouvernement de la Tunisie et celui du Maroc souhaitent développer le tourisme dans leur pays. Ils découvrent que le touriste moyen s’intéresse plus à la danse locale qu’à la nouvelle gare d’autobus, qu’il est davantage prêt à dépenser de l’argent dans la casbah qu’à examiner les nouveaux lotissements. Pendant un temps, après la déposition du très impopulaire pacha de Marrakech, Thami el-Glaoui, la grande place publique de la ville, la place Djemâ el-Fna, ne servit plus que de parc de stationnement. Tout le monde vous dira que de toute l’Afrique du Nord, l’unique et le plus grand lieu d’attraction était la place Djemâ el-Fna, à Marrakech. Il n’était pas un seul instant, le jour comme la nuit, sans que l’on vît des touristes déambuler au milieu des acrobates, des chanteurs, des conteurs, des charmeurs de serpents, des danseurs et des charlatans. Privée de tout cela, Marrakech devint une ville marocaine comme les autres. Alors la place Djemâ el-Fna fut réinstallée et continue maintenant plus ou moins comme avant. » (p. 52)

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