http://multimedia.fnac.com/multimedia/images_produits/Grandes110/8/5/6/9782228883658.gif

Au mois de mai 2010, nous sommes allés au Festival Etonnants Voyageurs à Saint-Malo. La Russie était à l'honneur et nous avons assisté à une émission de radio dont l'un des invités était Colin THUBRON, un écrivain voyageur anglais ("Gentleman voyageur") qui venait parler de son dernier ouvrage paru en français : En Sibérie, pour lequel il a reçu le prix Nicolas Bouvier 2010. Cela m'a donné envie de découvrir cet auteur et j'ai acheté Les Russes en édition de poche (chez Payot) :

Il s'agit d'un voyage en URSS (16 000 km !), dans les années 80, à l'époque de Brejnev. Il voyage seul, de la Baltique au Caucase dans sa petite Morris et il dort dans des campings, ce qui est considéré avec méfiance : "Etes-vous un groupe ?". Il parle de ses rencontres et de l'histoire, des coutumes de ce pays gigantesque aux peuples si différents, avec un style fluide, poétique, drôle  parfois (humour anglais !), qui nous permet de le lire comme un roman. C'est extrèmement détaillé et documenté, en histoire, en géographie, en architecture, en botanique même ! Il visite notamment Saint-Petersbourg, la Georgie, les Etats Baltes, l'Arménie. Il parle plusieurs langues, fait des rencontres parfois cocasses, est surveillé par le KGB qui ne sait pas trop comment gérer ce type de voyageur ! Il sait ne pas se prendre au sérieux et avouer ses peurs, sa solitude parfois ou son incompréhension, même si ce n'est pas vraiment ce qu'on pourrait appeler un joyeux drille ! Mais peut-être que c'est la mélancolie des personnes et paysages rencontrés qui déteint sur son récit.

Il reconnait qu'il avait des préjugés sur le pays avant d'y aller, mais je ne suis pas sûr qu'il les ait dépassés, tout étant vu plus ou moins à travers ce filtre, simplement il a rencontré des individus, des gens ordinaires, et ce sont ces rencontres qui rendent le livre attachant. Et aussi l'écriture :

 

Extrait du chapître II

 

" La route qui arrive à Moscou est sans doute la plus surveillée de toutes les routes de la planète. Dans leurs postes de contrôle en béton et en verre, qui se multiplient à l'approche de la capitale, des officiers à la carrure impressionnante s'agitent et se pavanent, tandis que d'autres se promènent d'un air important sur le terre-plein central, en tapotant leur matraque sur leur cuissarde. Quand il passe devant eux, le trafic se ralentit et se bloque d'une façon insupportable. Ces policiers semblent incarner le profond sentiment d'insécurité de la nation. A moins d'une cinquantaine de kilomètres de la capitale, les bas-côtés sont submergés d'automobilistes arrêtés qui doivent s'expliquer patiemment. Les gendarmes de la route, les occupants des véhicules de police, les officiers au téléphone dans les postes de contrôle, tous paraissent se livret à un ballet patriotique passionné destiné à conjurer quelque mal invisible.

Ils avaient rarement rencontré de voiture britannique auparavant et j'entrevis souvent des groupes entiers de policiers agglutinés derrière les baies vitrées de leur bâtiment, qui m'observaient comme des poissons depuis leur aquarium. J'étais perpétuellement arr^été, et mes papiers sans cesse examinés, avec une courtoisie scrupuleuse et vaguement stupéfaite. [...]

Les banlieues furent là sans transition. De grands immeubles blancs surgirent du lointain. Hauts de quinze, vingt, vingt-cinq étages, ils miroitaient sur l'horizon tout entier ; d'autres suivirent, en brique rose clair, et d'autres encore, dont les entassements monolithiques longs de centaines de mètres semblaient vaciller au-dessus de la route. Constructions néo-classiques staliniennes, géants de brique des années soixante, mastodontes modernes de verre et de béton armé couvraient la terre de leur similitude désolée. C'était l'anonymat de Minsk multiplié par cent. Les buildings surgissaient, menaçants, deux fois plus hauts, et les arbres, loin au-dessous, semblaient minuscules et estropiés comme des bonsaïs. Une fois franchie la Moskova - affluent indirect de la Volga -, à l'approche du centre ville, l'habitat dispersé devenait de plus en plus compact, comme si les gens avaient été entassés dans ces cages à poules pour servir quelque dessein étatique. Ses dimensions effrayantes devenaient une signature, presque une marque de distinction, et atteignaient leur monstrueuse apogée avec les gratte-ciel ministériels que Staline fit construire dans les années trente. Leur poids défiant les lois de la gravité conférait à ces derniers une espèce d'ubiquité sinistre. Big Brothers architecturaux, ils jaillissaient vers le ciel avec une affolante force vertigineuse. [...]

Entre les citadins et les bâtiments semblait exister un grand vide - un espace qui, à l'Ouest, est généralement encombré de restaurants, de boutiques, de bars, de marchands ambulants ; tous ces enthousiasmes privés, cet amour ou cette indécence que l'on nomme liberté. Mais ici, il n'y avait rien - seulement la sensation d'une profonde division entre le visible et l'invisible, si bien que j'en vins vite à être obsédé par toutes les existences que ces immeubles anonymes devaient dissimuler.

Pas une boutique qui ne fût lugubre et pauvre. J'aperçus des queues qui serpentaient longuement pour quelques fruits ou un peu de viande. L'identité des magasins se réduisait à : "Alimentation", "Cuisine", "Chaussures", au lieu des noms des propriétaires. Le possesseur collectif de tout cela, c'était le Peuple, comme l'avait dit Alexandre. [...]"

 

Extrait du chapître VII (il est en Géorgie)

 

" Tandis que les dernières collines disparaissaient derrière moi, j'échappai au soleil de midi en me réfugiant dans le corps principal, immense et dépouillé , d'une église construite à l'intérieur de l'enceinte d'un château posé sur un contrefort. Elle était vide et désacralisée. Les flammes d'un simple brasero crachotaient au pied d'une fresque représentant le Christ, et les saints des peintures murales semblaient occuper leurs piliers en s'excusant, tels des fantômes d'une ancienne félicité désormais oubliée.

Un jeune homme aux yeux féroces fondit sur moi, alors que j'étais en train de les examiner. Il me tira par le coude en se mettant à parler d'une voix rapide et impatiente. Hélas, je ne comprenais pas le géorgien. Quand il s'en rendit compte, la frustration le rendit enragé. Ses yeux roulaient, menaçants, ses mains volaient devant lui en un furieux langage de gestes. Il commença à crier. Moi, je le dévisageais avec un air de stupide impuissance.

Il ne put se contenir plus longtemps.

- Liiverrepoul... deux... Tbilissi... trois ! hurla-t-il.

Il sortit un couteau de sa poche, s'accroupit et grava fiévreusement quelque chose sur le sol de pierre. C'était une coupe.

Je regardai son dessin. Un calice. L'inconnu appartenait-il à une quelconque secte mystique ? Son excitation me gagna. J'essayai le russe, l'anglais, le français, mon allemand scolaire. Mais rien ne marchait.

Pendant une minute, il continua à crier et à gesticuler, désespéré. Il prit aloes sa tête dans ses mains pour tenter la phénoménale prouesse de battre l'ultime rappel de ses souvenirs et soudain il vociféra :

- Coupe du Monde ! (Il se mit littéralement à danser devant moi.) Liverpool... deux... Tbilissi... trois ! (Puis il frappa le sol du pied pour signifier le match retour en Géorgie.) Tbilissi... trois ! Liverpool... zéro ! zéro !

J'affectai une allégresse polie à cette nouvelle - tous les Géorgiens avaient dû être déchaînés pendant des mois avec cette victoire. Mais, brusquement, son attitude se fit secrète et il rentra la tête dans les épaule avec cette mimique sournoise qui annonçait un commerce illicite. Et, du coup, son anglais devint presque onctueux :

- Est-ce que vous avez quelque chose... (Sa voix se réduisit à un murmure.)... quelque chose à vendre ? Des pantalons ? Des magazines ? Des disques ?

Le mot suivant arriva comme en aparté :

- Des Jeans ?

Je secouai la tête. Ses yeux étaient deux javelots dardés sur moi.

- Rien ? [...]

Je n'avais rien en effet. Cela causa un immense chagrin à tous les Géorgiens, et plus tard aux Arméniens que je rencontrai. Ma totale incompétence commerciale les sidérait. Pourquoi, semblaient-ils demander (mais ils étaient trop polis pour me poser la question), avais-je donc parcouru tout ce chemin jusqu'en Union Soviétique si ce n'était pas pour y réaliser quelques bonnes affaires ? Ils me supplièrent de leur vendre ma Morris et m'en proposèrent trois fois le prix qu'elle valait en Grande-Bretagne. J'ai même fait la connaissance d'un homme qui fut absolumment fasciné par la tête de mon levier de vitesse. Il était déterminé à me l'acheter, mais fut incapable de le dévisser. Chaque jour, je dus refuser fermement de céder des morceaux de mon véhicule : je fus intransigeant sur ses pneus, ses rétroviseurs, et même ses sièges. Au fur et à mesure que les offres montaient, je réalisais la force de l'affection que j'avais pour ma voiture. [...]"

 

Retour à l'accueil