Le Passage Pommerayre, qui relie la rue Santeuil à la rue de la Fosse,  est un lieu symbolique de Nantes qui a inspiré de nombreux artistes. C’est une galerie marchande couverte par une immense verrière sur deux étages avec un large escalier ouvragé aux marches en bois poli et creusé par des années de passages, construite au milieu du XIXème siècle selon le modèle du Passage du Caire ou du Passage d’Orléans à Paris. Il a permis de réhabiliter le quartier qui à l’époque était plutôt « mal famé » :

« Si les passages couverts s'inspirent d'une tradition urbaine ancienne, celle des rues marchandes du moyen âge et des bazars orientaux, ils sont perçus par leur contemporains comme des manifestes de la modernité. Par l'usage de ces matériaux promis à un bel avenir que sont le métal et le verre, par le principe de la séparation des circulations hippomobiles et piétonnes, par la possibilité de flâner à l'abri des intempéries, enfin et surtout par cet éclairage au gaz qui repousse artificiellement les limites du jour et modifie le rythme de la vie urbaine.
Le passage Pommeraye a toutes ces innovations et y ajoute une touche d'originalité. En effet, les architectes nantais Buron et Durand-Gasselin ne se contentent pas de rivaliser avec les passages parisiens en reprenant le même vocabulaire architectural. Pour s'adapter à la forte déclivité du terrain, ceux-ci conçoivent un escalier monumental qui absorbe cette dénivellation et dessert des galeries en mezzanine dans un vaste puits éclairé par une large verrière. L'intérêt est double. Esthétique d'abord par la mise en scène du volume central, commercial ensuite par la démultiplication des commerces rendue possible grâce à la superposition des niveaux. En outre, les constructeurs échappent ainsi à une galerie coupe-jarret d'un seul tenant qui aurait découragé la flânerie.
 »

http://www.passagepommeraye.fr/historique-du-passage-pommeraye.htm#histo2

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A l’occasion du « Voyage à Nantes » ( http://www.levoyageanantes.fr/fr/ ), un décor du film de DEMY, Une Chambre en ville (1982) y a été reconstitué : il s’agit du magasin de télévisions que tient Michel PICCOLI, dans le film mari de Dominique SANDA (avec son affreuse barbe rousse il joue parfaitement le rôle du méchant des films muets !). Les murs sont d’un vert glauque et les télés rondes des années 60 diffusent des actualités de l’époque. Dans une petite pièce à côté, on peut voir des extraits du film se situant dans ce magasin et dans le passage, nous donnant l’étrange impression d’être dans le film même, entourés par les objets qu’utilisent les acteurs. Je ne suis pas spécialement fan de Jacques DEMY avec ses histoires chantées mais il fait partie de Nantes et j’ai aimé Anouk AIMEE dans Lola et Dominique SANDA dans Une Chambre en ville. J’ai aimé aussi retrouver la ville dans ses films. Les scènes nocturnes tournées dans le passage traduisent bien l’atmosphère aquatique qui avait inspiré l’écrivain surréaliste MANDIARGUES.

 

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Julien Gracq, poète de la ville, en parle encore dans  La forme d’une ville (José Corti, 1985)

« Il est curieux que le passage Pommeraye, qui reste la singularité la plus marquante du quartier, et qui donne si spontanément à rêver (en commençant par André Pieyre de Mandiargues) à ses visiteurs non prévenus, n’ait pas tenu davantage de place dans l’équilibre du paysage imaginaire, à demi-rêvé, à demi-habité, qui naissait pour moi de la prospection décousue de la ville. La séduction liée, dans une cité, aux « passages », a des affinités érotiques qui sont de structure, et évidentes (…) Pourtant.. ! il n’est pas d’image de la ville qui s’imprime dans la mémoire avec une netteté aussi photographique, aussi tranchante. »

​​​​​Voici encore un écrivain contemporain que le passage aimante :

« Je crois marcher au hasard, mais mes parcours sont aimantés, mes détours me ramènent sans cesse au cœur caché de Nantes : le passage Pommeraye. Oui, le passage Pommeraye existe ! Il communique avec notre monde en même temps qu'avec le rêve, me voici bel et bien dans le décor de Lola, si vif dans ma mémoire, bien que je n'aie pas revu le film depuis tant d'années ; espace toujours aussi onirique, avec ses recoins, ses trois niveaux, le long couloir d'en haut, la courte allée latérale et en même temps plus vivant, plus animé qu'en 1960, les boutiques plus pimpantes, mieux éclairées, l'assistance plus nombreuse. Le lieu vaguement crépusculaire d'alors a rajeuni, même si, malgré la foule et ses occupations profanes, l'endroit conserve son étrangeté, mi-gare, mi-bateau avec ses verrières et ses coursives, son air de machine ancienne d'avant Jules Verne, qui sert peut-être à voyager dans le temps, sur ce grand escalier surtout qui monte on ne sait vers quoi. J'observe les passants, travailleurs, acheteurs, lycéens rentrant de l'école (un couple d'ados se bécote), un zigomar à vélo, deux punks dans un coin, un jeune type qui dessine la scène, tous figurants parfaits, feignant si bien l'indifférence à la magie du lieu. Je n'entends plus les voix, tout cela est silencieux, solennel comme le tournage d'un film, tandis que je tourne moi aussi, faisant le tour du puits central trois fois, lentement comme un travelling, derrière les colonnes de fonte et les seize anges songeurs qui l'un après l'autre m'éclairent de leur globe lumineux, je tâche de tout noter, tout me rappeler, me disant que mourir un jour, ce n'est pas trop grave quand on a vu et revu Lola, qu'on la reverra sans doute et que nous est si facilement donné ce talisman, cet escalier reliant le réel à nos rêves, ce passage vers l'autre monde qui est dans celui-ci. » (Michel VOLKOVITCH, Journal Infime, (2002)

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