Robert Mapplethorpe par  Gerard Malanga, 1971

Quatre heures du matin. La nuit retient son souffle et berce la ville endormie. Un ciel de pierre, sur lequel se découpe la faucille de la lune, est étendu come une épaisse guimauve sur l’ardoise des toits silencieux. A la radio, la voix chaude et profonde d’Alain Bashung : « La nuit je mens, je prends des trains à travers la plaine », et moi aussi je mens, car la nuit on est tous des rois.

J’aime la nuit. Sans doute, sûrement, à cause de son ambivalence, de son ambiguïté : havre de silence, empire des rêves, magie étoilée, mais aussi creuset de toutes nos peurs inavouées, dangereuse, mystérieuse, sensuelle. Fille du Chaos chez les Grecs, c’est un désordre riche et créateur. Non seulement la nuit est mère du Ciel et de la Terre, mais aussi celle de Morphée, dieu des rêves et de Philotès, symbole de la tendresse et de l’amour. On dit qu’elle apaise les angoisses de ceux qui vivent avec difficulté toutes les contraintes imposées par la vie sociale et collective du jour. Les heures s’écoulent différemment, elles sont plus lentes, plus pleines. La nuit est alors un temps pour soi. Un temps pour ceux qui aiment la solitude et qui peuvent alors adopter leur propre rythme, plus lent, plus réflexif. Temps de gestation, de régénération du monde diurne, elle est propice à la création et ouvre en nous des yeux infinis : les artistes sont d’ailleurs de grands oiseaux de nuit.

Quand on marche dans le noir, on ressent le monde différemment. Entrer dans la nuit, c’est revenir à l’indéterminé. On pénètre dans le ventre abyssal du monde, le grand réservoir de toutes choses, l’obscurité des origines. On traverse des miroirs invisibles. Sans la vue, nos autres sens se mettent en éveil et perçoivent des odeurs imperceptibles et des sons inaudibles de jour. On ne voit que des ombres mouvantes, imprécises, fantasmagoriques. Notre univers devenu indistinct, il faut le recréer par l’imaginaire, le réinterpréter. C’est comme si l’on pouvait toucher du doigt ses rêves.

 « Ceux qui sortent la nuit, qui se fient au hasard, qui dévisagent l’ombre, savent qu’un moment vient sans qu’on l’attende où quelqu’un se met à parler, qui est vous et que vous ne surveillez pas » écrivait Jacques Tournier en parlant du couple Zelda et Scott Fitzgerald qui se sont perdus dans l’alcool et les excentricités d’une nuit pas toujours tendre. La nuit tout peut arriver. Quelqu’un se met à parler, que vous ne surveillez pas, que vous ne surveillez plus, et c’est cet instant où on lâche prise qui fascine les rêveurs noctambules. A partir d’une certaine heure, il arrive toujours un moment où comme dans la fameuse parabole de Tchouang-Tseu, on ne sait plus si on rêve qu’on est un papillon voletant légèrement de fleur en fleur ou si c’est le papillon qui rêve de nous. Tout devient flou, la conscience des réalités s’altère, le sentiment d’identité se dissout, nous échappe. On s’autorise la nuit des choses que l’on ne ferait pas le jour, on y croise des personnages fantastiques parce qu’ils peuvent enfin incarner ceux qu’ils voudraient être. « La nuit je mens », je parle autant que je me tais le jour, et je me réinvente, comme eux.

La première fois que je les ai vus, c’était à cette heure suspendue entre la nuit et le jour, dans un bar du Quai de la Fosse où s’égrenaient encore les dernières notes graves d’un violoncelle. Les musiciens tziganes allaient partir qui nous avaient envoutés par leurs airs mélancoliques et joyeux à la fois et les images qu’ils créaient d’un peuple nomade parcourant les plaines désolées de l’Europe centrale et orientale, s’imprégnant de toutes leurs légendes.

Le bar s’était un peu vidé, il n’allait pas tarder à fermer et les ombres qui le peuplaient glisseraient dans la nuit, s’évanouiraient dans le brouillard qui s’élevait du fleuve. Ne restaient que quelques buveurs fatigués. La lumière était sombre et la salle petite, embrumée d’un épais nuage de fumée derrière lequel les formes s’estompaient. L’endroit était peuplé de cette faune étrange et disparate que l’on ne rencontre que la nuit, noctambules de la ville mêlés aux marins étrangers du port. Certains avaient ce regard vitreux rempli de brouillard que provoque l’ivresse triste, enfermés en eux-mêmes. Ils étaient assis en silence ou accoudés au comptoir, s’efforçant de ne pas trop bouger pour ne pas vaciller, se mouvant avec l’extrême lenteur de l’équilibriste somnambule. Quelques femmes dansaient doucement les yeux fermés. Les verres s’alignaient, gluants, ternes, tentant vainement de capter un peu de la lumière du plafond, où quelques ampoules nues se balançaient sans conviction. Les notes de musique se cognaient contre les murs indistincts et venaient mourir au fond des verres dépolis. Le temps semblait s’être suspendu et figeait tous ces personnages, marionnettes ayant perdu leur fil. On aurait dit un rendez-vous de fantômes silencieux réunis par un hasard bizarre dans ce café du bout de la nuit, le dernier havre encore ouvert avant la plongée dans un sommeil redouté. Guidée par la musique, j’ai longé le comptoir puis le flipper clignotant et me suis dirigée vers le fond de la salle où un couloir tapissé d’articles de journaux et d’affiches de concerts underground s’étrécissait.

Ils étaient là, étendus sur les larges coussins marocains brodés de l’arrière-salle du café, décorée de kilims tendus sur les murs et de miroirs ciselés, éclairée de bougies et embrumée d’un nuage compact d’odeurs variées de vodka, bière, tabac, herbe et parfums. J’ai pensé à cette photo des Rolling Stones à Marrakech dans les années 60, où on les voit dans cette même position, buvant un thé à la menthe chez un marchand du souk, vêtus de la tenue type du hippie de l’époque, gilet sans manches en peau de mouton, chemise à fleurs, bijoux d’argent, foulards indiens, cheveux longs… Et je les ai inconsciemment associés aux magnifiques Satanic Majesties, mes princes des ténèbres !

Source : http://fr.le360.ma/people/mick-jagger-le-marocain-1947
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Ils étaient beaux, d’une beauté sombre, mélancolique. Tous les trois longs et maigres, le poil noir et le visage marqué, la peau tendue sur des pommettes hautes, les yeux sombres enfoncés dans leurs orbites, cernés, de longs doigts, des gestes de funambules en équilibre sur la corde incertaine de la vie et le teint pâle de ceux qui voient peu le jour. Quelques différences subtiles, les traits plus fins de l’un, le regard plus mobile et doux de l’autre, les lèvres plus sensuelles du troisième.

Ils ne parlaient pas. Immobiles, enveloppés de musique et de fumée, se penchant de temps à autre pour tirer sur le narguilé d’argent posé sur la table basse, laissant chaque bouffée les envahir d’une douce relaxation. Ils semblaient être exactement à leur place dans ce décor un peu kitsch mais qui parlait à mon imagination, comme une réminiscence de mon enfance en Orient. Autour d’eux, une cour fascinée qui tentait maladroitement d’attirer leur attention. Ils étaient comme des lions au repos, dégageant un magnétisme tranquille et inconscient, ignorants de ceux qui les entouraient. Cette image est restée gravée sur la couche photosensible de ma rétine et je l’ai soigneusement rangée dans un coin de mon cerveau.

On m’a dit que c’étaient des artistes, des amis du groupe tzigane. Marc écrivait des poèmes surréalistes crépusculaires et accumulait les carnets relatant ses voyages autour du monde, Nico pratiquait la peinture au couteau et peignait des tableaux torturés, Daniel aux doigts fins et mobiles faisait corps avec sa guitare manouche.

Je les croisais de temps en temps, de loin, sans leur parler, au hasard de mes errances nocturnes ou diurnes. Ils me fascinaient car ils étaient artistes et qu’ils appartenaient à ce monde de la nuit qui m’avait toujours attirée comme une phalène brumeuse est attirée par la lumière au risque de s’y consumer et d’en mourir, ce temps suspendu où l’on peut se réinventer et qui enveloppe les êtres de rencontre d’un halo de mystère. Ils nourrissaient mes rêves éveillés quand je souhaitais échapper aux difficultés du quotidien en voyageant dans ma tête.

Et puis ils ont disparu. Le temps a passé, le jour a pris le pas sur la nuit et mes errances, plus rares, moins désespérées, se faisaient à deux, avec Yann. Nous embarquions ensemble dans les détours secrets de ma ville d’adoption. La magie de la nuit avec son paysage d’illusions éphémères était toujours intacte. Mais le rêve s’était fait plus discret, Yann et deux petites têtes blondes exigeant tendrement une acceptation du réel. Je ne les ai revus que des années plus tard, chez Nico, grâce à des amis d’amis. Une rencontre improbable, une collision déstabilisante entre rêve et réalité. La nuit ne peut rencontrer le jour et pourtant ils étaient là, devant moi, bien réels.

Ils n’étaient plus que deux. Et cette fois nous nous sommes parlé. Drôle d’impression que de se trouver devant les fantômes de sa vie. J’ai repensé au papillon voltigeant de Tchouang-Tseu. Suis-je moi ou une autre qui rêve d’être moi ? Le décor était presque le même, tapis marocains, les murs recouverts de livres, de tableaux et de photos noir et blanc, un narguilé sur la table du salon côtoyant des cendriers débordants, des bougies vacillantes dans des lanternes orientales, des poufs et des coussins colorés sur le sol, et Bashung qui chantait « Plus rien ne s’oppose à la nuit, soyez ma muse, et que ne durent que les moments doux… ». Mes muses étaient devant moi et acquéraient lentement une enveloppe corporelle et même une voix !

Marc et Nico étaient comme deux frères, deux frères jumeaux ennemis. Ensemble, ils avaient tout vécu, brûlé leur vie sans égards pour les conséquences. Vingt ans après, ils étaient des survivants, toujours prêts à refaire le monde des nuits entières dans la fumée et les vapeurs d’alcool. Quand ce soir là je les ai revus, ils étaient encore enveloppés de cette aura romantique des oiseaux nocturnes perpétuant la tradition des poètes vagabonds, de Rimbaud à Kerouac et de Dylan à Bowie. Mais ils étaient devenus accessibles. Avec le temps, nous avions franchi ensemble la lisière qui séparait le rêve et la réalité, suivant des routes parallèles. Leur troisième alter-ego, Daniel, était mort foudroyé en plein rêve d’une overdose quelques années plus tôt, et avec lui une partie de leur énergie autodestructrice. Il restait présent comme une ombre entre eux, le symbole de leur jeunesse hallucinée. Quand ils parlaient de lui, le poète, le musicien, l’artiste génial trop tôt parti, j’avais l’impression qu’ils parlaient du grand Meaulnes ou de Gatsby le Magnifique. Une quête inaccessible vers la perfection.

Consciente de la cicatrice mal refermée de cette disparition précoce, je n’ai jamais osé poser de questions. Je l’ai donc imaginé. Etait-il encore là lorsque leur collectif d’artistes avait rassemblé les enfants un jour d’été sur la grande place de la ville pour créer des attrape-rêves à une époque où, à moins de s’intéresser aux coutumes indiennes, personne ne savait ce que c’était ? Je le vois comme ça, un grand maigre dégingandé avec ses deux compères, au milieu de ces grandes structures légères et fragiles en saule et fils de soie, frémissant de leurs plumes, coquillages et perles multicolores devant les yeux rieurs et émerveillés de nos filles alors petites. Il leur expliquait comment ces papillons étranges pouvaient capter et brûler les mauvais rêves de la nuit et les empêcher de faire des cauchemars. Il fallait les disposer à l’est de son lit, du côté où le soleil se lève, afin que ses rayons les fassent disparaitre en fumée. Les beaux rêves restaient conservés dans les plumes disposées à l’intérieur du cerceau comme des perles de rosée sur une toile d’araignée.

On me dira que ce n’est pas vrai, que ma mémoire me trompe, que Marc ne faisait pas partie du collectif, que Nico ne peignait pas encore à l’époque, que je n’ai jamais rencontré Daniel. Qu’importe. L’important est qu’ils déclenchaient mon imaginaire, qu’avec eux je pouvais jouer à croire à d’autres possibles, je pouvais décoller du réel, je pouvais continuer à inventer ma vie. J’ai toujours imaginé la vie des autres, trop souvent absente à la mienne, pas même spectatrice. Il est vrai que celui qui raconte les histoires est toujours à côté, il ne les vit pas, il en est le témoin privilégié. Mais il a sa place dans la grande histoire du monde. Les conteurs ont toujours existé, nécessaires à la mémoire des hommes.

Quand Daniel est mort, une partie de Marc et Nico est morte avec lui. Où peut-être devrais-je dire : une partie d’eux-mêmes est née avec sa disparition. Marc s’est mis à approfondir sa science des livres et Nico à peindre des tableaux solaires et lumineux. Ils ont décidé de vivre. C’est à cette période que je les ai connus, trainant encore dans leur sillage ce parfum de mystère nocturne. Mais ils ne sont plus les mêmes. Le jour s’est fait plus présent dans leur vie. Grands cormorans maladroits, ils apprennent doucement à rire d’eux-mêmes. Yann, avec son humour décalé, leur a fait découvrir l’autodérision et ils sont devenus plus humains, plus abordables. Ils ont commencé à mettre au point leur numéro de frères jumeaux ennemis, chacun contredisant l’autre à l’infini, dans des joutes verbales irrésistibles. La nuit, théâtre de nos illusions, est toujours propice à la création, mais elle n’est plus si destructrice.

On ne connait jamais que ce que l’on veut des autres. Et eux souvent se plaisent à nous donner d’eux l’image que l’on souhaite. En l’occurrence, nous savons bien qu’ils nous offrent une représentation d’eux-mêmes dans laquelle nous ne sommes que trop heureux de plonger. Et alors ?

Ils nous emmènent avec eux dans leur bagage à rêves.

La nuit je mens, chante toujours Bashung, et le jour je rêve éveillée. J’ai accroché des attrape-rêves de perles et plumes mordorées à l’est de ma vie : ce sont toutes ces rencontres amies du berceau de mes nuits.

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