Un poème en noir et blanc

Berlin au petit jour, lumière d’hiver en noir et blanc. Juché au sommet des ruines de l’église du Souvenir, se tient un homme vêtu d’un long manteau noir et portant des ailes d’anges. Il a un air triste et doux, plein de compassion et regarde vers le bas, vers la ville qui s’anime peu à peu. Les voitures et les passants commencent à leur ballet quotidien morne et mécanique. Seuls les enfants lèvent les yeux, certains aperçoivent l’ange et lui sourient, car ils côtoient encore le merveilleux qui ne les étonne pas. Peu à peu le ciel s’éclaire et les ailes s’estompent jusqu’à disparaître. En transparence, sur un beau papier de vélin soyeux une main trace un poème à l’encre noire en belle lettres cursives tandis qu’une voix récite un poème (composé par Peter Handke, coscénariste du film) qui reviendra comme un leitmotiv tout au long du film.

Lorsque l’enfant était enfant,
Il marchait les bras ballants,
Il voulait que le ruisseau soit rivière
Et la rivière, fleuve,
Que cette flaque soit la mer.

Lorsque l’enfant était enfant,
Il ne savait pas qu’il était enfant,
Tout pour lui avait une âme
Et toutes les âmes étaient une.

L’histoire : deux anges parmi d’autres, Damiel (Bruno Ganz) et Cassiel (Otto Sanders) veillent sur le Berlin de 1987, avant la chute du Mur. Ils étaient déjà là pendant la guerre et avant, bien avant, depuis l’aube de l’humanité.

Le film s’ouvre donc sur cette image en noir et blanc d’un ange se tenant au dessus de la ville de Berlin et l’on pense immédiatement à cette célèbre photo de Dresde en cendres après les bombardements du 14 février 1945 ou au film du néo-réaliste Roberto ROSSELLINI tourné en 1948 au lendemain de la deuxième guerre mondiale, Allemagne année zéro, un des films les plus noirs sur cette période.

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Et pourtant, s’il est empreint de mélancolie et montre la difficulté de vivre après les cataclysmes que l’homme s’ingénie à créer pour détruire son prochain, ce film est plutôt optimiste (du moins autant qu’on puisse dire qu’un film de Wim Wenders soit gai et optimiste !), car il raconte ou mieux, conte l’histoire d’un ange prêt à « déchoir » de sa condition d’être céleste pour l’amour d’une trapéziste, un ange sans ailes.

Un conte sur la mémoire et le temps dans une ville pas ordinaire

« Le monde semble s’enfoncer dans la pénombre, mais je conte, comme au commencement, de ma voix chantonnante qui m’aide à garder le moral, épargné des troubles de la vie quotidienne grâce au conte, et sauvegardé pour l’avenir. (…) Si l’humanité perd son conteur, elle perdra aussi son enfance » dit le vieillard incarnant Homère que le l’ange Cassiel suit affectueusement dans la bibliothèque, lieu de mémoire collective,  où viennent se reposer tous les anges de la ville, puis assis sur un fauteuil dans le no man’s land coupé en deux qu’est devenue Potsdamer Platz, lieu emblématique s’il en est.

Car il s’agit bien d’un conte, un conte sur la mémoire (cf. l’Eglise du souvenir où se tient l’ange au début du film) et le temps, un conte qui a pour personnage principal non pas les anges mais la ville même de Berlin, une ville semblable à nulle autre, lourde d’histoires et d’Histoire, repliée alors sur la solitude que lui donnait sa partition est-ouest, deux ans avant la chute du Mur : « Je désire faire un film à et sur Berlin, écrit Wim Wenders dans Le Souffle de l’ange (Cahiers du cinéma, 1988). Un film dans lequel s’inscrirait une certaine idée de la ville depuis la fin de la guerre. Un film qui ferait apparaître enfin ce qui manque dans tant de films tournés à Berlin, et qui pourtant semble tellement à portée de la vue : des sentiments certes, mais aussi quelque chose dans l’air, sous les pieds, ce qui distingue si radicalement la vie ici de la vie ailleurs, dans d’autres villes. […] [L]’histoire est ici physiquement et émotionnellement présente, une histoire qui ne peut être vécue ailleurs en Allemagne, dans la République Fédérale, que comme dénégation ou absence. […] Beaucoup disent que Berlin est "foutu". Je dis : "Berlin est plus réel que toutes les autres cités. C’est un site plus qu’une cité." […] Mon histoire ne parle pas de Berlin du fait qu’elle s’y déroule, mais parce qu’elle ne pourrait se passer nulle part ailleurs ».

Un conte en noir et blanc sous l’égide d’Homère

Dans ce conte donc, les anges circulent invisibles parmi les êtres humains, entendent leurs pensées intimes, ressentent leurs détresses ou leurs joies et parfois les consolent d’un souffle. Dans ce théâtre hors du temps où d’un fondu-enchainé on passe du Berlin de 1987 à celui détruit de l’immédiate après-guerre, ou à celui des années 20 avec des photos d’August Sander, on s’attache à quelques personnages : un acteur américain, Peter Falk qui joue son propre rôle, venu tourner un film sur la guerre (mise en abyme ! et note plus légère dans ce décor si triste) ; Marion, une jeune trapéziste dans un petit cirque itinérant ; le vieux poète Homère qui se demande pourquoi il est si difficile d’écrire une épopée sur la Paix ; puis les deux anges Cassiel et Damiel qui philosophent en marchant dans les terrains vagues autour du Mur.

Bruno Ganz (l'ange Damiel) et Peter Falk devant un Imbiss

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"Un fondu enchaîne sur Homère feuilletant un exemplaire des « Hommes du XXe siècle » d'August Sander, indépassable encyclopédie photographique de la société allemande des années 1920 et 1930"

Ils étaient présents à l’origine du monde, ils ont toujours été là, mais ils n’ont jamais été assez nombreux. Ils ont vu « la création du monde, l’eau, l’herbe qui repousse toujours sur les cadavres des chats sauvages, des sangliers, des buffles. L’herbe s’est toujours redressée. Et puis l’homme est arrivé, il a poussé un cri, a appris le langage et un jour il s’est enfui du cercle des rondes, a jailli du cercle, a couru tout droit, joyeux, libre. Et il a commencé à courir en zigzag, les pierres se sont mises à voler, on est entré dans l’histoire des guerres qui n’a jamais arrêté. Pourtant l’autre histoire, celle de l’herbe et des buissons, des arbres, des soleils, des cris, des bonds a continué comme avant. » Et pendant qu’ils devisent ainsi, on voit des magnifiques images d’arbres et d’eau en noir et blanc, des nuages d’oiseaux contre le ciel d’un blanc laiteux qui s’envolent en bruissant. Puis les anges disparaissent à travers le Mur.

http://www.liminaire.fr/vases-communicants/article/dialogue-d-ex-anges-jacques-bon

On ne le voit pas beaucoup ce Mur, mais il est toujours dans la tête des gens : « L’Est ? En fait, l’Est est partout. (…) Le peuple allemand a éclaté en autant de mini-états qu’il y a d’individus. Et les états isolés sont mobiles : chacun emmène le sien avec soi et, si on veut y pénétrer, exige un droit de passage. » Les anges, eux, ne connaissent pas les frontières et les barrières que les êtres érigent autour d’eux.

Le désir ou le ciel

Le titre original du film de Wim Wenders, Les Ailes du désir, est Der Himmel über Berlin ou « Le Ciel au-dessus de Berlin », et en effet, ce ciel est omniprésent, dans toutes les nuances de blanc, gris et noir de la belle photographie du maître « Des Lumières et des Ombres », Henri ALEKAN (le petit cirque du film porte d’ailleurs son nom !). Un ciel traversé parfois de nuées d’oiseaux ou d’avions survolant le fameux Mur, symbole de la Guerre Froide, qui donnait à la ville une identité si particulière, unique. Ce ciel désigne dès les premières images le point de vue aérien choisi par le cinéaste qui voulait raconter sa ville en multipliant les points de vue. Ainsi les anges, qui peuvent traverser les murailles, se déplacer dans le temps et l’espace, sur terre ou en volant tout en captant des bribes de pensées ou de conversations, peuvent avoir une vision globale de la vie des gens ordinaires d’une ville pas ordinaire.

Mais l’ange Damiel ne veut plus voir le monde du ciel, il veut le voir à hauteur d’œil comme un homme ordinaire car il a compris qu’il n’y a pas d’autre rive, il n’existe que le fleuve. On désire toujours ce que l’on n’a pas, on aspire à autre chose, à aller plus loin, on désire enfin. Car c’est le propre de l’homme que de ne pas connaître son avenir mais d’avancer quand même, d’être en mouvement, se projeter,  faire des projets, à la recherche de l’étonnement et de la Beauté.

 Sur chaque montagne, il avait le désir d’une montagne encore plus haute,
Et dans chaque ville, le désir d’une ville plus grande encore,
Et il en est toujours ainsi.

Damiel dit « Il y a d’autres soleils que celui qui est au ciel ! Il me poussera d’autres ailes que les anciennes, des ailes qui pourront enfin m’étonner. » Et de fait, lorsqu’il descend sur terre, il découvre le froid, le bruit, la douleur, le goût du sang, la faim… mais il se sent exister, il sent que tout devient possible. Dès lors la couleur revient, le rouge surtout, le rouge de la vie…

Nick Cave dans "Les ailes du désir"

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