Comment un livre nous choisit (ou le contraire)

Une amie grande lectrice m’a prêté ce livre en me disant quelque chose comme « C’est vraiment un livre atypique, extrêmement bien écrit mais particulier : les 100 premières pages je ne comprenais rien et me demandais où l’auteur voulait en venir mais j’étais happée par la langue, une langue poétique avec parfois des mots inventés. Le traducteur a fait un travail extraordinaire ». Ma curiosité aussitôt été attisée. J’ai regardé la première de couverture et j’ai vu le visage marqué de cette femme sans âge, tout en noir à part le sage col Claudine en dentelle blanche, lunettes noires et cigarette au bec, qui ressemblait à Karl Lagerfeld. Du coup j’ai survolé la quatrième de couverture et j’ai vu que l’histoire se passait en Islande, pays qui m’est un mystère complet, dans un récit collage naviguant à travers différentes époques, sur plus d’un siècle jusqu’à 2009. Je l’ai feuilleté : 632 pages, ouh la ! C’est un pavé ! Mais constitué de 155 chapitres, très courts ! J’ai dit « C’est bon, je le prends, il m’intrigue ! »

Aujourd’hui, avec la dématérialisation croissante des supports culturels, il est plus difficile de feuilleter un livre avant de le lire, or tout ce paratexte est selon moi essentiel pour partir à l’inconnu et fait partie intégrante de l’œuvre, c’est un rapport charnel, physique avec le livre qui pourrait être assimilé aux bonnes odeurs qui nous chatouillent les narines et nous font saliver avant un repas ! C’est sûr qu’il y a une grande part d’accroche marketing mais je suppose que l’auteur a son mot à dire sur le produit fini ! Certes, les premiers livres, souvent recouverts d’un papier protecteur opaque n’offraient pas toutes ces informations mais nous nous y sommes accoutumés avec l’explosion des différentes maisons d’édition et du choix pléthorique qui s’offre aux lecteurs. Pendant longtemps, je me souviens qu’il y a eu l’aura de la « Blanche », les auteurs se battant pour être édités chez la prestigieuse maison Gallimard. Pas d’illustration de première de couverture mais le seul fait de faire partie de cette collection emblématique d’une des plus grandes aventures éditoriales françaises, la NRF, qui a accueilli tous les grands noms de la littérature, Proust, Malraux ou Camus pour ne citer qu’eux, suffisait à attirer le bibliophile et bibliophage. Mais les éditions grand public ont commencé à rivaliser d’imagination pour favoriser ce premier contact du lecteur avec le livre, lui donnant une identité propre, reflet subjectif de son contenu. Cet environnement textuel et visuel donne à l’œuvre ce que David Byrne (Journal à bicyclette) appelle une Weltanschauung lorsqu’il parle des pochettes de disques, c’est-à-dire toute une conception métaphysique personnelle du monde, un déclencheur d’imaginaire, plein d’anticipation…

Bref, je me suis attelée aux 632 pages et j’en suis venue à bout ( !), bien que j’aie un peu décroché vers la fin, disons les 100 dernières pages qui selon moi affaiblissent l’œuvre en la rendant plus convenue, plus glauque et tragique aussi, sans cet humour féroce qui lui confère son charme et sa puissance addictive.

La femme à 1000 degrés, Hallgrimur HELGASON (Presses de la Cité, 2013, traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salaün)

La femme à 1000 degrés, Hallgrimur HELGASON (Presses de la Cité, 2013, traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salaün)

Le « pitch »

Herbjörg María Björnsson, ou plus simplement Herra (déformation de Monsieur en allemand, surnom approprié pour une femme qui aurait préféré être un homme !), petite-fille du premier président islandais Sveinn Björnsson, est une octogénaire grabataire et malade. « J'ai le pancréas asséché, les côtes rouillées, le cœur qui fuit. Mes poumons sont des matelas à air rabougris qu'on ne peut regonfler ; je me suis mise à respirer par les oreilles ». Elle vit seule dans un garage depuis qu’elle s’est enfuie de la maison de retraite où l’avaient placée ses belles-filles qu’elle déteste cordialement. Elle est méchante, irrévérencieuse, drôle et intelligente. Elle fume comme un pompier et est devenue dans sa solitude une pro d’internet. Du fond de son bateau-lit elle creuse lentement dans la « tourbière du temps » pour en extraire pêle-mêle les innombrables strates des souvenirs enfouis de sa (trop) longue vie, aussi malmenée que l’a été son petit pays dans toute son histoire. Au début du récit nous sommes en 2009 et le premier chapitre se termine ainsi : « Il ne me reste plus que quelques semaines, deux cartouches de Pall Mall, un ordinateur et une grenade, et je ne me suis jamais sentie aussi bien. »

http://www.voyage-islande.fr/

Une femme-pays

Selon les caprices de sa mémoire elle nous emmène de 2009 à 1929 l’année de sa naissance, puis  à 1862 celle de la naissance de sa grand-mère, des années 50 à Baires (Buenos Aires) à la si dévastatrice deuxième guerre mondiale et ses traumatismes encore vivaces. Il n’y a pas de continuité chronologique, ce qui peut dérouter au début en effet. Mais n’est-ce pas le propre de la mémoire que de procéder par sauts, par associations d’idées, d’images ? Ce n’est pas un livre ou un dvd que l’on pourrait consulter à la demande, avec des souvenirs bien rangés en un seul endroit. Au contraire, ils sont dispersés en éléments sensoriels, émotionnels, spatiaux et temporels qu’il s’agit de rassembler pour les reconstituer si bien qu’on n’est jamais sûrs de leur fidélité… Par ailleurs, en remontant ainsi les différents rameaux de son arbre généalogique, elle renoue avec la tradition millénaire des sagas nordiques, une épopée contée complexe à la langue rythmée, poétique et majestueuse, la plus grande richesse de l’Islande.

 Avec Herra nous revivons toute l’histoire de l’Islande, cette jeune république, ce minuscule caillou volcanique et glacé perdu au milieu de l’Atlantique et pas plus grand qu’une ville française moyenne, qui a réussi à garder sa personnalité et ses particularités malgré ses multiples invasions (Vikings, Norvégiens, Danois, Nazis...). Avec sa vie toute cabossée, Herra devient une métaphore de son pays, ce petit poucet ingrat, âpre et fier.

Ainsi son prénom même en reflète les contradictions : « On m’attribua le prénom pour le moins original de Herbjörg María, qui ne me convint jamais (…). Telles l’huile et l’eau, les croyances chrétiennes et païennes refusaient de se mélanger, et les deux sœurs se battent toujours en moi ».

Chaque personnage qui compose le paysage de ses mille vies constitue une sorte d’archétype de cette population ballotée par l’Histoire et les conditions de vie si rudes de ces iles arides, inhospitalières, ce pays de pêcheurs battu par des vents hostiles.

C’est d’ailleurs la limite de ce roman foisonnant qui certes nous fait découvrir une terre et un peuple inconnus mais qui nous tient parfois à distance. Cette femme qui voulait être un homme est racontée par un homme, et malgré ses traits de caractère bien définis elle reste un peu abstraite, tant elle doit incarner de symboles.

http://www.destination-islande.com/

Un verbe imagé, poétique et provocateur

Et c’est là que je salue le talent du traducteur qui a su rendre l’inventivité de cette langue. Rien que les titres de chapitres sont un régal et forment un récit-poème mis bout à bout : Modèle 1929, Feu de Cologne, Monsieur Björnsson, Le petit pluvier, Les îles du sommeil, Le taxi est là, la Jónologue (tous ses hommes s’appellent Jón et quand elle en a assez elle leur appelle un taxi !), Beatles Party à Hambourg, Enfjordement, Dame de l’Ample Fjord, Cancer-éclair (comme une guerre éclair), La Consterne (son surnom lorsqu’un soupirant éconduit se suicide en s’enfonçant dans le marais des sternes au bec en poignard), La paralysie admirative, Panse de chienne et dieu Mouton, Blanche-Ecume, Gunna-la-Sueur (« une belle âme dans un corps difficile » dont le corps bouillonnait tout le temps et qui couvait les œufs d’eider jusqu’à ce qu’ils éclosent), Herr A (Herr c’est Monsieur en allemand), Demi-Hitler (Aaron Hitler le comédien juif amputé de ses deux jambes qui se sont échappées vers l’Amérique à cause de la « jambêtise » des hommes à pieds, « le petit frère de Sa Majesté. Son plus petit frère »), Cadavre comique, Le chant de la peau, Grésillants gravillons, Proie gammée, Fille des îles, Frislande, Une dépression à la crème fouettée, Lone de miel, les mers agitées, Fille de perle, Pont perdu…

https://avossacs.com/2016/07/01/lislande-en-43-faits-insolites/

La tradition du silence (extrait)

Certains chapitres sont des mini-récits qui se suffisent à eux-mêmes, des petits bijoux, très drôles et superbement écrits comme lorsque Herra parle de la tradition du silence en Islande (d’ailleurs, ce roman est bien bavard pour un pays si silencieux !) et de leur langue comparée aux autres langues.

« A cette époque, le silence était un pilier de la culture islandaise. On ne réglait rien par le dialogue, et se posait plus de questions qu’on n’en posait aux autres. On croyait pouvoir taire une vie entière en se taisant éternellement. C’était compréhensible, car nous vagabondions sur les flots d’un millénaire muet, marin comme terrien, où les mots n’avançaient pas le travail et n’avaient leur place que dans un livre au salon. C’est pour cela que la langue islandaise n’a pas changé en mille ans : nous ne l’avons jamais utilisée.

Au fil des siècles, on ne parla que peu en Islande. Car on ne croisait jamais personne. Et lorsqu’on se croisait, on évitait systématiquement la conversation. […]

J’ai entendu dire que ce fameux silence d’Islande avait puisé sa source dans un accord passé avec les pays nordiques : ils nous laissaient en paix à condition que nous conservions pour eux cette langue, qu’ils gommaient à grande vitesse à force de fricoter avec les cours royales française et allemande. […]

Le problème de la langue islandaise est qu’elle est bien trop grande pour une société si petite. J’ai lu sur Internet qu’elle contient six cent mille mots et plus de cinq millions de déclinaisons possibles. Elle est plus développée que le pays lui-même. […]

L’allemand m’apparait sans prétention : le peuple l’utilise comme le maçon fait usage de son marteau, pour élever une maison de sa pensée, en sacrifiant toute la beauté. En dehors du russe, l’italien est la plus belle langue du monde et fait de tout homme un empereur. Le français est une sauce sapide que ses locuteurs veulent garder le plus longtemps possible en bouche ; ils parlent en rond, ruminant leurs mots, de sorte que la sauce finit par jaillir entre leurs lèvres. Le danois est une langue qui, lors d’une cession parlementaire il y a deux cent ans, fut ainsi approuvée : « Oui, nous parlerons comme ça. Pour que les autres ne l’apprennent pas ! ». Le hollandais est un langage qui en a avalé deux autres. Le suédois se voit comme le français du Nord, et son peuple s’en pourlèche les babines. Le norvégien est le résultat que l’on obtient lorsqu’une nation entière s’efforce de ne pas parler danois. L’anglais n’est plus une langue mais un phénomène universel, comme l’oxygène ou les rayons du soleil. […]

Bien peu de ces peuples savent se taire. Les Finlandais sont nos principaux concurrents à la course au silence, car ils sont la seule nation capable de se taire en deux langues, comme le disait Brecht. Nous, les Islandais, sommes les seul au monde à déifier notre langue et à l’utiliser le moins possible pour la garder intacte, comme notre virginité nationale sacrée et éternelle. De fait l’islandais est une pucelle muette dans la cinquantaine, d’une exubérance longtemps tue, et qui ne rêve que d’être parlée avant de mourir. Par mes détours sur la blogosphère, j’ai acquis la certitude que l’on peut avoir confiance dans les générations à venir pour tirer l’or du ridicule, jeter l’or puis conserver le ridicule. […] pp. 109 ss

https://ausuddupolenord.com/2013/12/10/paradis-blanc-que-le-silence-pour-respirer-tout-seul-avec-le-vent/

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