La cloche de détresse, Sylvia PLATH

« Un peu de couleur » proclamait l’affichette devant le présentoir de la bibliothèque sur lequel étaient disposés des ouvrages de toutes les couleurs aux tons pastel ou flashy. Celui-ci était rose violet uni et a attiré mon regard, je ne sais pourquoi. Une couleur gaie pour un livre qui parle de l’obsession de la mort ! Mais un roman anglo-saxon dont l’illustration m’a vaguement rappelé The Great Gatsby bien qu’il se situe dans les années 50.

Sylvia PLATH : Je ne la connaissais pas, je la découvre ainsi que ses poèmes (beaucoup plus beaux en anglais que traduits en français). C’était une poétesse, écrivaine américaine née en 1932. Elle souffrait de troubles bipolaires et s’est suicidée à l’âge de 31 ans. Son œuvre est intimement liée à sa propre vie et du fait de sa disparition précoce et tragique elle est devenue une légende à l’instar des stars de rocks morts à 27 ans comme Jim Morrison ou Kurt Cobain et une icône romantique récupérée par les féministes.

Le roman qui se passe dans le New York des années 50 met en scène une jeune femme Esther, double de l’auteur, et décrit la survenue de sa première dépression pour laquelle elle a passé six mois dans un asile.

Etudiante brillante et rédactrice dans la gazette de sa fac, Esther est parmi les 12 lauréates à avoir remporté un concours d’écriture organisé par un magazine de mode qui leur offre un mois de stage à New York tous frais payés, y compris des invitations à divers spectacles, ballets, défilés de mode… Lorsqu’elle rentre chez elle, son univers commence à se fissurer et les choses à se détraquer, sans qu’il n’y ait de véritable raison. Et c’est un naufrage psychique qui la mène de cliniques en asiles dont elle décortique le quotidien aussi absurde que la vie à laquelle elle veut échapper.

La cloche de détresse, Sylvia PLATH

Solitude

A New York, avec Doreen une de ses camarades lauréates du concours, elles fuient un des défilés de mode obligatoires auxquelles elles sont sensées apprendre comment se tenir dans la bonne société. Elles se font draguer dans la rue par deux garçons et terminent la soirée chez l’un d’eux, Lenny :

« Je commençai à me dire que la vodka était peut-être bien ma boisson préférée, finalement. Ça ne ressemblait à rien d’autre, ça descendait dans mon estomac comme le sabre d’un avaleur de sabres, je me sentais toute-puissante comme Dieu. (…) Les deux ne s’arrêtaient même plus de danser entre les disques. Je me sentais rapetisser jusqu’à n’être plus qu’un minuscule point noir perdu sur tous ces tapis rouges et blancs et ce lambris en pin. J’avais l’impression d’être un trou dans le plancher. Il y a quelque chose de déprimant à regarder deux individus s’enticher de plus en plus l’un de l’autre, surtout quand on est la seule autre personne dans la pièce. C’est un peu comme voir Paris du wagon de queue d’un train express qui part en direction opposée – à chaque instant la ville rapetisse, rapetisse, mais en réalité vous sentez que c’est vous qui êtes de plus en plus petit, et de plus en plus seul, tandis que vous foncez loin de toutes ces lumières et ce bouillonnement. » p. 35

 

La place de la femme dans la société américaine des années 50

Elle ne connait rien aux garçons, à l’amour, on l’a éduquée pour rester vierge jusqu’au mariage. Son plus ou moins « promis » est Buddy, un garçon qu’elle connait depuis l’enfance, les deux mères étant amies de longue date. Il fait des études de médecine et se moque de sa prétention à écrire des poèmes, « un tas de poussière » pour lui. Elle ne ressent rien pour lui. Elle se sent comme une bête qu’on emmène à l’abattage et décidera d’échapper à ce sort, obtient un diaphragme chez un médecin  et choisira de séduire un homme, n’importe lequel avant de se marier, pour voir. Elle ne comprend rien, n’y trouve aucun plaisir, aucune sensualité et de plus, cas rare, fait une hémorragie lors de ce premier rapport sexuel. De quoi la dégoûter encore plus ! Mais on voit aussi que les hommes de l’époque n’en savent pas beaucoup plus à propos des femmes. Il y a celles qu’on épouse (vierges) et celles avec qui on couche.

 

"Le jour où on a vu naître le bébé"

Une conscience féministe que l’on retrouve encore lorsqu’elle raconte le jour où elle a assisté à un accouchement à l’hôpital où travaille Buddy. Elle décrit une véritable scène de torture : « Son ventre était tellement énorme que je ne voyais absolument pas son visage ni le haut de son corps. Elle ne semblait rien d’autre qu’un énorme ventre d’araignée avec deux petites jambes laides et maigres suspendues dans les étriers, et pendant toute la durée de l’accouchement, elle n’a pas cessé de pousser une sorte de gémissement inhumain.

Plus tard, Buddy m’a expliqué qu’on avait administré à la femme des substances qui lui feraient oublier la douleur qu’elle avait ressentie. (…)

J’ai pensé que c’était typiquement le genre de substance qu’un homme pouvait inventer. Voilà une femme qui endurait le martyre, qui manifestement ressentait pleinement la douleur qui la traversait, sinon elle ne gémirait pas comme ça, et qui allait rentrer chez elle pour mettre un nouveau bébé en route, parce que cette drogue lui ferait oublier les atroces souffrances qu’elle avait endurées. Mais dans un recoin secret de son corps l’attendait toujours ce long couloir aveugle, sans portes ni fenêtres, le couloir de la douleur prêt à s’ouvrir et à se refermer de nouveau sur elle. » p. 101

Publicités des années 50
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Le mariage

Voici comment elle voit le mariage, et je me suis souvenu notamment de cette série Berlin 56 que j’avais vu récemment à la télévision qui s’attache au destin de trois sœurs dans le Berlin des années 50. L’une d’elle représente si bien l’épouse modèle de l’époque qu’elle est choisie pour jouer dans une publicité pour la cocotte minute, cet ustensile ménager qui devait révolutionner la vie de la femme moderne !

« J’ai essayé d’imaginer ce que serait ma vie si Constantin était mon mari.

Il faudrait que je me lève à sept heures pour lui préparer des œufs au bacon, des toasts, du café, et que je traîne en chemise de nuit et bigoudis pour faire la vaisselle et le lit une fois qu’il serait parti travailler. Et quand il reviendrait après une journée animée et exaltante, il voudrait un bon dîner, et moi, je passerais la soirée à laver d’autres assiettes sales jusqu’à ce que je m’effondre dans le lit à bout de forces.

Cela me semblait une vie triste et gâchée pour une jeune fille qui avait collectionné les meilleures notes pendant quinze ans. Mais je savais que c’était ça, le mariage. Cuisiner, nettoyer et laver, voilà ce que la mère de Buddy Willard faisait du matin au soir. Elle était femme d’un professeur d’université, et avait elle-même enseigné dans une école privée. » p.127-128

Les hommes ne connaissent pas plus les femmes, il y a une barrière bien étanche entre les deux sexes qu’on a du mal à concevoir aujourd’hui, du moins en Occident. « L’homme est une flèche vers le futur et la femme est l’endroit d’où part cette flèche », disait Buddy, répétant les maximes de sa mère. Esther, elle,  refuse d’être ce point immobile qui assiste à l’essor de son futur mari, elle veut être une flèche elle aussi. Le problème est qu’elle n’arrive pas à choisir dans quelle direction s’envoler… « La dernière chose que je souhaitais, c’était bien la sécurité infinie et être l’endroit d’où part la flèche… Je voulais des changements, du nouveau, je voulais tirer moi-même dans toutes les directions, comme les fusées du 4 juillet. » (p. 126)

 

Un sentiment angoissant d’inadaptation

Elle rencontre Constantin, « traducteur simultané » avec qui elle passe une journée. « Pour la première fois de ma vie, assise au cœur du bâtiment insonorisé de l’ONU, entre Constantin qui savait jouer au tennis et interpréter simultanément, et la fille russe qui connaissait tant de locutions, je me suis sentie terriblement  inadaptée. En réalité, je l’avais toujours été, mais ce n’était que maintenant que je m’en rendais compte.

La seule chose pour laquelle j’étais douée, c’était pour décrocher des bourses et des prix, mais cette ère touchait à sa fin. (…) Je voyais ma vie se ramifier sous mes yeux comme le figuier de l’histoire.

Au bout de chaque branche, un avenir merveilleux, telle une grosse figue violacée, me faisait des clins d’œil. L’une des figues était un mari, un foyer heureux avec des enfants. Une autre était une poétesse célèbre. Une autre, un brillant professeur. Une autre encore, Ee Gee, la formidable rédactrice en chef. Une autre l’Europe, l’Afrique, l’Amérique du Sud. Une autre figue encore, Constantin, Socrate, Attila, et une ribambelle d’amants aux noms étranges et aux professions extraordinaires. (…)

Je me suis vue assise sur la fourche de ce figuier, mourant de faim simplement parce que je ne parvenais pas à décider quelle figue j’allais manger. Je les voulais toutes mais en choisir une signifiait perdre intégralement les autres. Et, tandis que j’étais assise là, incapable de trancher, les figues commençaient à pourrir, à noircir et, une à une, elles tombaient mollement par terre, à mes pieds. » p. 117-118

 

La cloche de verre, une prison mentale réceptacle de toutes ses angoisses

Petit à petit, elle n’arrive plus à prendre la moindre décision, à se lever, s’habiller, se nourrir et même à lire et écrire. « Ça semblait débile de se laver un jour alors qu’il faudrait que je me relave le lendemain. J’étais fatiguée rien que d’y penser. Je voulais faire les choses une fois pour toutes et qu’on en finisse pour de bon. » (p. 187) La cloche de détresse qui s’abat sur elle provoque une immense apathie, altère sa perception de la réalité et lui fait évaluer le monde qui l’entoure avec des « distorsions étouffantes ». On a ainsi, vécu de l’intérieur, une description précise des symptômes sournois, insidieux qui annoncent une plongée vers la dépression.

La première fois qu’elle entre dans un asile, la clinique du docteur Gordon, elle décrit le salon comme un tableau avec des personnages immobiles comme s’ils étaient peints tellement leurs mouvements sont lents et minuscules, « des gestes si menus, comme des oiseaux », « leurs visages avaient quelque chose d’uniforme, comme si on les avait laissés longtemps sur une étagère loin de toute lumière, sous des nuages de fine poussière » (p.206) « J’avais l’impression de me trouver dans la vitrine d’un grand magasin. Les silhouettes autour de moi n’étaient pas des personnes, mais des mannequins d’étalage, maquillés pour ressembler à des humains et placés dans des attitudes qui imitaient celles de la vie. » p. 207

A l’époque les soins consistaient surtout en des séances d’électrochocs, ressentis comme des séances de torture qui épuisaient les malades, les transformaient en zombies et leur faisaient perdre la mémoire comme dans Vol au dessus d’un nid de coucou.

Lorsqu’elle sort de l’asile, sa mère lui dit qu’il va falloir oublier tout cela comme un mauvais rêve mais « [p]our la personne qui se trouve sous la cloche de verre, vide et figée comme un bébé mort, c’est le monde lui-même qui est le mauvais rêve » (p. 340). Et puis elle ne veut pas oublier, ses souvenirs constituent sa personnalité, ils font partie d’elle, ils sont son « paysage».

La relation de son séjour à la clinique ressemble de façon troublante à ce qui se passe aujourd’hui encore. La psychiatrie avance lentement…

Sylvia PLATH raconte les choses de façon drôle, acide, parfois naïve comme une gamine de dix-neuf ans de l’époque, mais avec un certain humour noir. Ainsi sa série de tentatives pour se suicider, sujet pourtant morbide ! Mais l’écriture est aussi sensible et poétique avec des images magnifiques et (ou parce que) inattendues et un sens de l’observation aigu, presque pictural.

Kirsten Dunst a annoncé récemment qu’elle souhaitait adapter ce roman pour sa première réalisation. Je suis curieuse de voir comment elle pourra retranscrire cette histoire somme toute banale qui vaut plus par son style d’écriture et la description d’émotions incontrôlables, confuses, angoissées, obsessionnelles. On pense parfois au film de Sofia Coppola, Virgin Suicides (dans lequel joue Kirsten Dunst justement !). Comme le film, son œuvre a marqué des générations de jeunes.

Sylvia PLATH, fragile et douée, furieuse de liberté se situe dans la lignée d’Emily Dickinson, Katherine Mansfield, Virginia Woolf ou Emily Brontë ces artistes sensibles qui ont parfois payé de leur vie leur modernité.

Quelques uns des dessins de Sylvia PLATH
Quelques uns des dessins de Sylvia PLATH
Quelques uns des dessins de Sylvia PLATH
Quelques uns des dessins de Sylvia PLATH

Quelques uns des dessins de Sylvia PLATH

"Sylvia", biopic de 2003 incarné par Gwyneth Paltrow

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