Amours de Chine, de SIMON (Ed. Akinomé, collection « Les cœurs vagabonds », 2016)
Amours de Chine, de SIMON (Ed. Akinomé, collection « Les cœurs vagabonds », 2016)

Amours de Chine, de SIMON (Ed. Akinomé, collection « Les cœurs vagabonds », 2016)

Carnet de route amoureux

SIMON, peintre voyageur comme il se désigne, est un Breton marié avec une Chinoise rencontrée à Paris. Il inaugure cette nouvelle collection des éditions Akinomé en écrivant un livre de voyage original par rapport à la grande tradition des écrivains-voyageurs célèbres comme Nicolas BOUVIER, Sylvain TESSON ou Colin THUBRON, Bruce CHATWIN,  pour citer quelques contemporains que j’adore. Différent également des récits de STEVENSON, CENDRARS, LOTI ou même des quelques femmes comme Alexandra DAVID-NEEL, Elsa MAILLARD ou Isabelle EBERHARDT partie sur les traces de RIMBAUD.  

En quoi ce récit est-il différent ? Il l’explique dans sa préface : la caractéristique majeure de ces illustres vagabonds du monde est qu’ils voyagent seuls. Là, il voudrait inaugurer le voyage amoureux, celui qu’il effectue avec sa compagne et qui lui permet de mieux la connaître en découvrant ses racines et écrire une nouvelle « carte du Tendre » du monde. Sinon, tous les ingrédients du carnet de route sont là : la découverte d’un pays multiple, sa culture, sa peinture, son art culinaire…, à la rencontre de ses habitants dans un périple à hauteur d’homme qui sait prendre son temps. En effet, la Chine est un pays si démesuré qu’il est impossible de le parcourir en seulement quelques semaines. Il relate ainsi quatre séjours de plusieurs mois qu’il a fait en 2000, 2003, 2005 et 2009. La Chine étant un mystère complet pour moi, j’ai essayé de retracer leur parcours en relevant le nom des lieux visités (provinces de Liaoning, de Yunnan, de Shandong, de Guangdong) et je me suis rendu compte que même en quatre voyages, ils n’ont exploré qu’une infime partie du pays.

http://www.larousse.fr/encyclopedie/data/images/1313193-La_densit%C3%A9_de_la_population_chinoise_par_provinces_r%C3%A9gions_autonomes_et_municipalit%C3%A9s.jpg

Pourquoi voyage-t-on ?

Ce récit se lit comme un roman (c’est ainsi d’ailleurs qu’il est intitulé), mêlant l’histoire personnelle de sa compagne qui reflète les tragédies contemporaines de l’Histoire chinoise, la découverte, seul ou en amoureux, de lieux qui n’ont pas encore été abimés par le tourisme agressif de masse et ses réflexions intérieures sur les raisons pour lesquelles on voyage.

Finira-t-il par trouver une réponse à cette question ? SIMON en fournit plusieurs, au gré des rencontres avec les gens, les paysages ou avec lui-même. « Un voyage est une grossesse – une grossesse spirituelle » (p. 97), dit-il quand la grossesse de sa femme, qui signifie des  mois d’attente, de lente maturation dans l’inconnu pour créer une vie et une raison de vivre, devient une métaphore de sa quête spirituelle. Voyager c’est peut-être aussi apprendre à vieillir ? Apprendre la lenteur ? La sagesse du Tao ? Ou encore, après THOREAU « Simplify, simplify », apprendre à « se défaire du gras de notre vie (…) La quête de notre essentiel. » (201) Il est sûr que le voyage nous transforme et nous enrichit, même si c’est devenu un lieu commun que de le dire. Mais pas n’importe quel voyage, pas celui qui nous fait traverser un pays à toute vitesse entre deux avions et hôtels climatisés standardisés. Sa compagne se moque d’ailleurs de lui lorsqu’il insiste pour aller dans des hébergements simples, non pas pour économiser mais pour être au plus près de la vie des gens. « Pour lui, dis-tu à ma mère, plus un hôtel est miteux, plus il est poétique ! » (p. 128) Pour elle, qui a connu le manque, c’est plus difficile à comprendre ce désir de dépouillement propre aux Occidentaux dont les besoins primaires ont toujours été satisfaits et qui sont dès lors en quête de spiritualité, de développement personnel (cf. la pyramide des besoins de Maslow !).

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Le rêveur de l’Ouest

Mais SIMON est un rêveur, qui se pose beaucoup de questions. C’est en cela que son récit est attachant. Le sceau qu’il a apposé sur la page de garde de l’exemplaire que je lui ai acheté représente son nom en chinois : Xī Méng. Le premier idéogramme signifie ouest et le deuxième rêve. Il m'a dit qu’il en était fier et heureux, que cela ne pouvait pas mieux tomber pour lui, le rêveur breton !

La langue chinoise dont chaque caractère représente une idée est une langue parfaite pour un rêveur, avec son univers infini de significations. Ainsi l’origine de l’idéogramme signifiant « voir » le ravit : « Le caractère qui signifie « voir », jian, était figuré jadis par un grand œil monté sur deux jambes. Comme il est merveilleux. Et combien il est fait pour moi : un œil en marche ! Voir ne va pas sans aller voir. Voilà ma philosophie du voyage, condensée en un pictogramme : je peux voir de mes propres jambes ! » (p.16)

Le ravit aussi l’art éphémère qu’il peut observer dans les parcs où des calligraphes s’exercent debout à tracer des signes humides sur le sol à l’aide d’une éponge mouillée d’eau fixée au bout d’un bâton. Un poème qui s’efface aussitôt et dont la « grâce tient de sa fugacité. » (p. 29)

Le regard d’un peintre

SIMON est aussi et d’abord un artiste, qui décrit ce qu’il voit avec l’œil d’un peintre et les couleurs explosent dans ses descriptions, ce qui m’a donné envie de découvrir les œuvres qu’il a tirées de ses voyages : http://www.simon-artiste-peintre.com/fr/simon-peintre-ecrivain-voyageur.php

Il peint de sa plume les couleurs crues, éclatantes des fruits, des légumes, des vêtements, les courbes, les verticales vertigineuses et les douces horizontales, l’architecture des paysages, œuvres façonnées par les hommes. Ainsi sa description de Ping’An, harmonie parfaite du Ying et du Yang, du masculin et du féminin : « Le masculin – simplifions : ordre, rationalité, efficacité, ligne droite, production – le féminin – simplifions : sensibilité, beauté, souplesse, imagination, courbe, fécondité – s’y épousent. La montagne en rizières est le lieu de la réconciliation des contraires.(…) Un œil d’azur tutoie le ciel à l’aube ; à midi c’est une pastille de mercure qui brille ; le soir, dans le creuset de la rizière, le crépuscule verse un peu d’or. A la tombée de la nuit, les couleurs s’éteignent et l’on peut apprécier le pur graphisme des rizières. Le paysan chinois est le poète concret du paysage. Il a fallu six cents ans pour édifier cette perfection » (p. 170-171)

Il raconte l’indigo chez les Dong : « Les femmes battent les tissus d’indigo pour les faire luire, à l’aide d’un maillet en bois. C’est le pouls sonore de cette peuplade : les Dong adorent l’indigo, couleur fétiche des peuples de la Chine du Sud. Les Occidentaux sont souvent surpris par les teintes des habits vendus sous le label indigo : certains tissus arborent un bleu azur, tandis qu’à l’autre extrémité du nuancier, on trouve un violet si obscur qu’il parait noir ; battu et moiré, il lance des éclairs de bronze. Pour nous, l’indigo est une couleur ; ici, c’est un monde. Le teint dépend de l’intensité du bain dans lequel fermentent les feuilles d’indigotier. Dans les fêtes, l’indigo flamboie, obscur et noble, comme chez les Touaregs. » (p. 160)

Ses plus beaux souvenirs sont liés aux enfants qui viennent le voir dessiner dans la rue et notamment ce petit garçon à qui il a fait découvrir la peinture. L’enfant n’avait jamais tenu un pinceau de sa vie ni dessiné et en quelques heures, il « nait à l’art » passant du monochrome aux personnages et aux scènes animées riches de couleurs !

https://www.adventurocity.com/articles/china/102-dong-indigo

Récit riche, d’une belle écriture, parfois impudique, manquant un peu d’humour selon moi, mais dans lequel on découvre tellement : de l’Histoire récente de la Chine (l’enfance de sa femme) à sa richesse culinaire ancestrale, de l’art millénaire bouddhiste aux différentes minorités qui existent en Chine avec chacune leur langue et leur culture (les Miao des montagnes, les Dong bâtisseurs…), des traditions paysannes (enterrements, mariages…) à la grise Chine moderne représentée par ses mégalopoles à la laideur « appliquée »… Et le voyage n’est jamais fini, il pourrait se poursuivre indéfiniment tant ce pays est vaste et contrasté, aussi complexe que la vie ! Ce voyage est aussi le voyage d’un couple l’un vers l’autre, un couple comme tous les couples qui n’a jamais fini de se connaitre et de s’apprendre…

 

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