Vendredi 7 avril 2017 : Je suis en train d’écouter « La tête au carré » sur France Inter et parmi les invités se trouve Laurence DEVILLAIRS, docteur en philosophie. Elle présente son livre « Guérir la vie par la philosophie » (PUF, 2017) dans lequel elle développe une idée du bonheur que je trouve assez intéressante.

 

Un bonheur de chèvre

Aujourd’hui la tendance est au bonheur à tout prix, tout de suite et au Carpe Diem. Pour être heureux, il suffirait de savoir profiter de l’instant présent, le savourer et « vivre en pleine conscience », comme le dit notamment le psychiatre Christophe ANDRÉ, pour se reconnecter à soi-même.

Laurence DEVILLAIRS avance au contraire que, dans la mesure où nous sommes des êtres humains avec un cerveau, des souvenirs et le besoin de se projeter dans l’avenir, nous nous heurtons forcément à des obstacles, des épreuves et des déceptions. Mais c’est ce qui fait la beauté et la spécificité et la complexité de l’homme qui porte son passé dans son présent et est empli d’espoir, cette « matière inflammable ». L’homme pense et se souvient, c’est sa nature. « Cogito, ergo sum » (je pense, donc je suis) écrivait déjà DESCARTES.

Et elle cite le NIETZSCHE de Considérations inactuelles pour expliquer que nous ne sommes pas faits pour vivre dans l’instant et que nous « amputer de cette dimension d’avenir, de notre passé, de la nostalgie, de l’espoir c’est faire de nous un animal de troupeau, attaché à son piquet, au moment présent, qui va peut-être brouter de l’herbe, mais ça reste un bonheur de troupeau », déshumanisant finalement. C’est ce qu’elle appelle « un bonheur de chèvre » !

 

Le présent n'existe pas

Voici ce qu’elle écrit dans son ouvrage sur ce sujet :

« En réalité, ce présent dont nous voulons faire notre bonheur et notre demeure, est hors du temps : c’est un instant que nous souhaitons voir prendre les dimensions de l’éternité, capable de suspendre la fuite du temps. (…).

Ce bonheur qui nous immergerait totalement dans l’instant, comme si nous ne devions plus avoir ni attente ni volonté, est un bonheur de « troupeau à la pâture », reposant certes, mais illusoire.

Car nous ne vivons jamais au présent, dans l’instant. Nous vivons autant dans le passé que dans le futur, ou plutôt notre présent est toujours chargé à la fois d’espoir et de regret, retenant le souvenir de paradis anciens et devinant la saveur de ceux que nous voudrions voir venir».

Pour elle il y a d’autres moyens de trouver le bonheur et la philosophie, mère de toutes les sciences, peut y contribuer, d’où le titre de son livre. Selon elle, la philosophie, conçue à l’origine comme une médecine (SOCRATE se considérait comme un médecin de l’âme), nous aide à admettre que la vie n’est pas « un sport de glisse » et que le réel peut être éprouvant pour enfin chercher les vrais remèdes.

Elle s’oppose ainsi au « tout-psychologique » qui peut dit-elle nous appauvrir (à voir, je n’ai pas encore lu tout le livre !). La philosophie est un exercice de lucidité, parfois frustrant mais vital, nous permettant de regarder la réalité en face et de l’accepter.

Cependant, tenter de vivre « en pleine conscience » comme le préconisent les Bouddhistes en Orient pour atteindre la sagesse et les psychologues en Occident pour gérer le stress et la dépression, peut également être utile. En effet il s’agit de se créer des espaces protégés, de faire des pauses sur nous-mêmes nécessaires dans un monde où tout va trop vite et où l’on est submergé par trop de pression pour vivre réellement, se rendre présent à sa propre vie. C’est une autre forme de philosophie, plus proche de la méditation. Les deux écoles ne sont à mon sens pas incompatibles.

Source : http://www.psychologies.com/

Source :http://www.psychologies.com/

Aimer la vie comme la musique

Par curiosité intellectuelle, j’ai recherché le texte sur lequel Laurence DEVILLAIRS s’appuyait pour dénigrer le « Bonheur de chèvre » et sa notion de bonheur est beaucoup plus complexe. Dans Considérations inactuelles, NIETZSCHE poursuivait son raisonnement en suggérant que la seule façon d’être heureux, c’est d’avoir la capacité d’oublier : « Mais qu’il s’agisse du plus petit ou du plus grand, il est toujours une chose par laquelle le bonheur devient le bonheur : la faculté d’oublier ou bien, en termes plus savants, la faculté de sentir les choses, aussi longtemps que dure le bonheur, en dehors de toute perspective historique. Celui qui ne sait pas s’installer au seuil de l’instant, en oubliant tout le passé, celui qui ne sait pas, telle une déesse de la victoire, se tenir debout sur un seul point, sans crainte et sans vertige, celui-là ne saura jamais ce qu’est le bonheur, pis encore : il ne fera jamais rien qui rende les autres heureux ».

Finalement, on n’est pas loin de la « pleine conscience » ! Ce n’est pas vraiment devenir chèvre, comme le dit Laurence DEVILLAIRS. L’oubli (relatif) est ici vu comme une force, celle qui « permet à quelqu’un de se développer de manière originale et indépendante, de transformer et d’assimiler les choses passées ou étrangères, de guérir ses blessures, de réparer ses pertes, de reconstituer sur son propre fonds les formes brisées. Il existe des gens tellement dépourvus de cette force qu’un seul événement, une seule souffrance, souvent même une seule légère injustice suffit, comme une toute petite écorchure, à les vider irrémédiablement de tout leur sang (…). » L’idée est de savoir quoi et quand oublier et quand on peut convoquer à nouveau son passé. Cette capacité est une faculté humaine qui différencie l’homme de l’animal qui lui n’a pas de « sens historique » (à voir, encore une fois ! Que sait-on sur la mémoire des animaux ?).

Par contre, il poursuit en disant que ce bonheur ne peut être qu’éphémère, l’oubli momentané ne devant nous servir qu’à avancer, à agir, à traverser la vie et qu’aimer la vie c’est l’embrasser avec le malheur qu’elle contient et dire oui à son destin. Dans la mesure où elle est un éternel recommencement, il ne s’agit pas de se résigner à son destin mais de l’accepter avec joie, en son entier, même avec les souffrances qui sont partie intégrantes de la vie. Aimer la vie comme on aime la musique, celle qui nous rend joyeux et celle qui nous fait pleurer.

« Il faut encore avoir du chaos en soi pour pouvoir enfanter une étoile dansante » "Ainsi parlait Zarathoustra" (Prologue)

Nietzsche peint par E. MUNCH

C’est un peu l’idée développée dans le film de Michel GONDRY Eternal Sunshine of the Spotless Mind (2004) : un médecin a trouvé un procédé effaceur de souvenirs permettant d’oublier une personne aimée afin de pas souffrir quand l’amour n’est plus là. Le héros (Jim CARREY) subit alors un lavage de cerveau pour oublier la femme qui ne l’aime plus (Kate WINSLET). Or ils vont se redécouvrir comme des étrangers et tomber à nouveau amoureux. En remontant le temps ils vont retrouver l’amour intact enfoui dans les replis de leur mémoire mais ils décident de revivre cette histoire, de tenter leur chance, de savourer ce bonheur même en sachant que cette relation est vouée à l’échec. Parce que c’est la vie (cf. le bon mot de Woody ALLEN « La vie est une maladie mortelle sexuellement transmissible »).

La philosophie pour se nourrir

La grande leçon de la philosophie, qui soulève les questions essentielles sans forcément y donner des réponses, est que si nous ne pouvons maîtriser notre destin nous pouvons maîtriser la façon de l’accueillir. En fait, il ne faut pas forcément chercher le bonheur pour vivre mais plutôt apprendre à accepter la vie pour être heureux. Et c’est bien le propos de Laurence DEVILLAIRS même s’il n’est pas nouveau. Déjà les philosophes de l’Antiquité préconisaient de modifier nos représentations et nos désirs plutôt que d’essayer de changer l’ordre du monde et le réel.

Le titre de son ouvrage, « Guérir par la philosophie », semble indiquer que la vie serait une maladie à laquelle on pourrait trouver des remèdes. Et comme nous vivons dans une société où nous sommes à l’affût de recettes miracles pour résoudre tous nos maux de l’âme et notre mal-être, il est sans doute ironique !

En tout cas, l’écouter en parler m’a donné envie de (re)lire les philosophes pour me nourrir et non pas pour trouver des remèdes, parce cela peut permettre de revoir d’un œil neuf ce qu’ils disaient en faisant le parallèle avec nos problèmes actuels qui ne sont peut-être pas si différents de ceux des premiers hommes à s’être posé des questions sur le sens de la vie !

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