Pour commencer, une anecdote : pourquoi les fauteuils de cinéma sont-ils traditionnellement rouges ? Il y aurait plusieurs explications. Tout d’abord parce que ce sont d’anciennes salles de théâtre. Avant le XIXème siècle, les fauteuils de théâtre étaient tapissés de bleu pour mieux mettre en valeur les robes pastel et les perruques poudrées des femmes. En effet, on allait au théâtre surtout pour se montrer, le spectacle étant autant dans la salle que sur la scène. Puis lorsque  la mode évolue, le rouge aux joues devient un signe de bonne santé et l’on passe au carmin ! Par ailleurs au théâtre le vert était une couleur maudite, comme de dire « lapin » sur un bateau (en effet il a longtemps été considéré comme dangereux car pour stabiliser cette teinte on utilisait de l’oxyde de cuivre très corrosif), or le rouge est la couleur complémentaire du vert. Cette couleur riche et puissante symbolise aussi la catharsis propre au théâtre depuis Aristote, permettant aux spectateurs de libérer leurs émotions et leurs passions par le truchement d’un récit dramaturgique.

Irène Jacob dans La Double Vie de Véronique de Krzysztof Kieslowski (1991)

Irène Jacob dans La Double Vie de Véronique de Krzysztof Kieslowski (1991)

ROUGE (5) Le rouge au cinéma

Trois couleurs : Rouge (1994), le dernier volet de la trilogie du réalisateur polonais Kieślowski est le film qui me vient évidemment à l’esprit quand je pense à la couleur rouge au cinéma. En effet, après Juliette Binoche qui pour redevenir libre de recommencer une nouvelle vie devra intégrer son chagrin et ses souvenirs douloureux dans Bleu, un film plutôt noir ( !), la lumineuse Julie Delpy dans Blanc (couleur neutre) une tragi-comédie sur le thème de l’égalité, Rouge aborde la troisième couleur du drapeau français qui renvoie à la devise « Liberté, Egalité, Fraternité ».

Le film est donc censé représenter la fraternité même si le rouge du drapeau symbolisait le sang versé par le peuple pour gagner sa liberté. Il clôt la trilogie de façon magnifique grâce à la couleur rouge qui nimbe de sa chaleur et de sa profondeur tout le film. Symbole de passion, d’intimité il est partout et fait partie de presque tous les plans, dans le signal lumineux récurrent signalant que la ligne de Valentine (Irène Jacob) est occupée, dans ses vêtements, les murs de la rue, les boules de bowling, le rideau du photographe, le sang du chien du juge (Jean-Louis Trintignant), les pièces de sa maison, même le prénom Valentine évoque une nuance veloutée et chaleureuse de rouge….

Cependant le film parle surtout de solitude et d’incommunicabilité. Mais c’est aussi le seul de la trilogie avec non plus un seul mais deux personnages principaux. Il s’agit de la rencontre de deux personnes que rien ne devait rapprocher : Valentine jeune étudiante, mannequin à ses heures qui passe son temps près du téléphone à attendre un appel de son petit ami qui vit en Angleterre et un vieux juge solitaire, aigri et plutôt antipathique dont le passe-temps favori est d’espionner les conversations téléphoniques de ses voisins. Un jour, Valentine lui ramène sa chienne Rita qu’elle a blessée en voiture. Elle s’attache d’abord à la chienne, puis est intriguée, fascinée par le vieil homme dont elle va chercher à connaître le secret. C’est la compassion, dans son sens étymologique de « souffrir avec », et le pardon qui vont permettre aux liens humains, sans lesquels on ne peut vivre,  de se tisser. L’histoire tient en deux lignes mais le réalisateur met en place une atmosphère particulière, avec un jeu complexe de reflets, des scènes non linéaires qui s’emboitent et se répondent comme dans un puzzle créé par un destin capricieux. Très esthétique et symbolique, brassant comme dans tous les films de Kieślowski les thèmes du hasard et de la prédestination, Rouge doit beaucoup à ses interprètes principaux (la voix sensuelle si singulière de Trintignant, la grâce fragile d’Irène Jacob) mais aussi au choix la musique (le boléro répétitif de Preisner) et au traitement de la couleur (le rouge omniprésent) qui donnent le ton au film et en sont des éléments dramaturgiques à part entière.

ROUGE (5) Le rouge au cinéma

Pourtant c’est La Double Vie de Véronique (1991) du même réalisateur qui pour moi symbolise le mieux cette couleur, même s’il se partage la vedette avec son complémentaire le vert. Car l’histoire est plus liée à celle de la Pologne que je visualise toujours en rouge (rouge communiste, rouge de Solidarnosc ?). Et peut-être parce qu’elle m’émeut, me touche davantage. C’est le premier film de Kieślowski et il utilise les mêmes procédés cinématographiques que dans la trilogie qui suivra : filtres de couleurs, place de la musique qui nous hante encore longtemps après la fin du film, attention portée aux petits détails (la bague en or pour apaiser les yeux, la boule transparente que Véronique tient toujours dans sa main par le prisme flou duquel elle observe le monde qui s’en trouve distordu, le rouge toujours, des vêtements, rideaux, draps, des bus polonais…), mouvements de caméra fluides qui accentuent l’atmosphère rêveuse et mélancolique du récit. Mais il est moins démonstratif et la tonalité chromatique restreinte choisie parait moins artificielle.

Irène Jacob dans "La Double vie de Véronique"

Irène Jacob dans "La Double vie de Véronique"

C’est un conte poétique, voire surréaliste, envoûtant et lumineux, une quête d’identité qui met en scène deux jeunes femmes qui se ressemblent (interprétées par la même actrice, la douce Irène Jacob) mais ne vivent pas dans le même pays et que rien ne rassemble sinon leur âge, leur goût pour la musique et leur fragilité cardiaque.

« Pendant toute ma vie, j’ai eu l’impression d’être à la fois ici, et ailleurs. » dit Véronique, une jeune française passionnée de musique qui enseigne le chant aux enfants. Un jour, en regardant les photos qu’elle a prises lors d’un voyage à Cracovie, elle voit une jeune femme qui lui ressemble de façon frappante mais qui n’est pas elle, cela la trouble et conforte cette impression d’avoir une âme sœur quelque part ailleurs. Weronika, elle, est une chanteuse polonaise avec une voix extraordinaire, magnifique. Lorsqu’elle meurt, Véronique a la sensation d’avoir perdu une partie d’elle-même. Mais en disparaissant elle donne vie à Véronique. A partir de cet instant, c’est comme si Weronika s’était transformée en un esprit protecteur de Véronique qui a comme un pressentiment chaque fois qu’elle risque de se blesser, moralement comme physiquement.

Et puis il y a ce marionnettiste dont elle est amoureuse, qui met en scène tout en délicatesse et poésie la mort d’une danseuse lors d’un spectacle pour les enfants auquel assiste Véronique et qui semble exprimer en miniature les sentiments confus de l’héroïne. Cet homme représente une des multiples figures du destin qui tire les ficelles dans une mise en abyme à l’intérieur du récit : en effet, il s’avère qu’il écrit un livre qui raconte la vie de deux petites filles qui se ressemblent mais ne se connaissent pas…

ROUGE (5) Le rouge au cinéma

J’avais vu et adoré ce film lorsqu’il était sorti, il y a donc plus de trente ans et je me demandais s’il me marquerait autant en le revoyant. Et le charme a joué à nouveau, je me suis laissée emporter par ce conte rêveur et mélancolique, envoutée par le doux visage d’Irène Jacob sur lequel se reflètent toutes les émotions, par le jeu des couleurs et par le magnifique thème musical de Preisner. Et je parle bien de charme, il ne faut pas essayer de comprendre l’histoire, simplement se laisser prendre par sa beauté, son étrangeté, par le vertige des sensations et des émotions sensuelles qu’elle fait naître en nous.

Pour terminer sur le thème du rouge au cinéma, les deux films de Kieślowski ne sont bien sûr pas les seuls films qui le représentent. Voici donc un superbe montage du rouge au cinéma tiré du site http://www.arte.tv/blowup

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