Dans cette fameuse émission, Jean-Claude AMEISEN a ensuite cité un extrait d’un roman que je me suis empressée de me procurer. Il s’agit de Smilla et l’amour de la neige de Peter HØEG dont Billy AUGUST  a tiré un film. C’est un roman policier particulier assez lent (comme si le froid et la glace, ralentissant les mouvements, ralentissait également l’intrigue plutôt complexe) qui se situe à Copenhague. A la suite de la mort suspecte d’Esajas, un petit garçon qu’elle avait pris sous son aile, Smilla, fille d’un scientifique danois et d'une Inuit  disparue lors d'une chasse à l'ours, dont elle a hérité son amour des paysages immaculés et le fort caractère, se lance dans une enquête qui l’emmène très loin, jusque dans les glaces du Groenland du Nord à bord d’un caboteur brise-glace pour une mystérieuse expédition scientifique. Nous sommes immergés dans un univers inconnu, celui du grand Nord. Outre Smilla, jeune femme solitaire, qui a du mal à réconcilier ses deux cultures et nous fait ainsi découvrir le mode de vie ancestral des groenlandais,  le personnage principal du roman est…la neige ! Pas la neige froide, immobile que l’on connait mais une neige vivante, qui bouge, qui parle même :

« Lire la neige c’est comme écouter de la musique. Même quand il n’y a pas de chaleur, pas de nouvelle neige, pas de vent – même alors, la neige change. Comme si elle respirait – comme si elle se condensait et s’élevait et retombait et se désintégrait. »

Neige(3) : Smilla ou l’amour de la neige

Voici quelques extraits :

 "Il gèle, un extraordinaire -18°C; il neige et, dans la langue qui n'est plus la mienne, cette neige est qanik - de gros cristaux planent presque en apesanteur, s'amoncellent sur le sol et le recouvrent d'une couche de gelée blanche et poudreuse. [...] On met en terre le cercueil de bois sombre. Il a l'air minuscule et une couche de neige le recouvre déjà. Les flocons ne sont pas plus gros que des petites plumes et, telle est la neige, elle n'est pas nécessairement froide. A présent, les cieux pleurent sur Esajas et leurs larmes se transforment en un duvet de givre pour le recouvrir. L'univers dépose sur lui un édredon afin qu'il n'ait plus jamais froid." (L’enterrement d’Esajas, pp.13-14, Editions du Seuil, collection Points)

« C’est la Grande Glace dense et grise aux abords. L’étroit canal que force le Kronos [le bateau] est comme une rainure de cendres. Les floes – la plupart aussi gros que le navire ressemblent à d’énormes rochers, légèrement gonflés et saisis par le froid. C’est un monde totalement dénué de vie. Puis le soleil se couche sous les nuages, comme de l’essence en feu. La couche de glace s’est formée l’année dernière dans l’océan Arctique. […] Elle a été créée dans la beauté. Un jour d’octobre, la température chute de 30°C en quatre heures, la mer est immobile, un miroir prêt à refléter un miracle de la création. Les nuages et la mer tissent ensemble un rideau de soie grise. L’eau devient visqueuse et légèrement rosâtre, pareille à de la liqueur de myrtille. Des nappes bleutées montent à la surface de l’eau et glissent sur le miroir. L’eau se solidifie. Le froid fait émerger de la mer sombre un jardin de roses blanches, un tapis de cristaux d’eau de mer. Ils ont une durée de vie de quatre heures à deux jours.

A ce moment, la structure des cristaux est basée sur le chiffre six. L’eau figée dessine un nid d’abeilles entourant un hexagone, six bras se tendent vers six autres cellules qui, à leur tour, se divisent en hexagones. […] Pour finir la glace se dilate et dérive. » (p.456)

«Dans le Groenland du Nord, les distances sont mesurées en sinik, en « sommeils », en nombre de nuits nécessaires au déplacement. Ce n’est pas une distance fixe, car le sinik varie en fonction des conditions climatiques et de la saison. Ce n’est pas non plus une mesure de temps. […]Il s’agit d’un phénomène spatio-temporel, un concept qui décrit l’union de l’espace, du mouvement et du temps. Il est évident pour les Inuit, mais aucune langue européenne ne parvient à le restituer.

A l’inverse, la mesure européenne de la distance, le mètre-étalon, est un concept fait pour ceux qui transforment, pour ceux qui perçoivent le monde comme un objet qu’il s’agit avant tout de modifier. Ingénieurs, stratèges militaires, prophètes. Cartographes – comme moi. » (p.350)

Car Smilla est également une scientifique fascinée aussi bien par la neige que par les nombres et les mathématiques :

« Sais-tu sur quoi reposent les mathématiques ? Sur les nombres. Si on me demandait ce qui me rend vraiment heureuse, je répondrais : les nombres. La neige, la glace et les nombres. Veux-tu savoir pourquoi ? […] Parce que le système des nombres ressemble à la vie. Au commencement étaient les nombres entiers. Entiers et positifs. Mais la conscience humaine se développe, l’enfant découvre la nostalgie. Connais-tu l’expression mathématique de la nostalgie ? […] Les nombres négatifs. La conceptualisation d’un manque. La conscience continue d’évoluer et de s’affiner, et l’enfant découvre les intervalles. Entre les pierres, entre les brins de mousse sur les pierres. Et entre les nombres. Sais-tu à quoi cela mène ? Aux fractions. En additionnant les nombres entiers et les fractions, on obtient les nombres rationnels. La conscience ne s’arrête pas en si bon chemin. Elle veut dépasser l’entendement. Alors elle conçoit une opération totalement absurde comme l’extraction de racine, qui aboutit aux nombres irrationnels. […] C’est de la folie. Car l’ensemble des irrationnels est infini. On ne peut pas l’écrire. Il précipite la conscience dans l’incommensurable. » (p.131) 

Bande-annonce du film

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