Dans son livre Stasiland ou « True Stories from Behind the Berlin Wall », paru en 2003,  la journaliste australienne Anna FUNDER part enquêter à Berlin sur le destin de ceux qui ont été brisés par la Stasi, cet instrument redoutable du pouvoir. Elle présente des témoignages d’Allemands de l’Est comme de l’Ouest et nous fait toucher du doigt ce que cela pouvait signifier de vivre sous le régime totalitaire de l’ex-RDA, espionné ou se sentant espionné sans arrêt. " C'est à plusieurs " Vie des autres " sidérantes que Funder nous convie. " écrit François-Guillaume Lorrain dans Le Point. En effet, ce film de Florian Henckel von Donnersmarck (2006) qui démontre à la manière d’un thriller les méthodes de la Stasi, met en scène l’histoire d’un couple d’intellectuels soupçonnés d’être des ennemis du régime d’Honecker. Leur appartement est mis sur écoute et ils sont espionnés jour et nuit par un officier de la Stasi qui s’imprègne de leur vie quotidienne et parfois s’en émeut.

Les "femmes puzzle"

La Stasi possédait des fiches sur tout le monde : près de 180 km d’informations sur les 6 millions d’Allemands de l’Est et quelques « ennemis » de l’Ouest  rassemblées par les 90 000 personnes qui travaillaient pour elle plus les 175 000 mouchards et autres informateurs occasionnels . Quand le Mur s’est effondré et avec lui le régime de la RDA, elle a voulu faire disparaitre ces montagnes de fiches dans des broyeuses à papier qui rendent l’âme à force de surchauffe. Les hommes ont dû terminer le travail à la main et ont rempli plus de 15 000 sacs énormes, immenses. Par manque de temps pour finir le travail de destruction, ces sacs ont été abandonnés à Nuremberg. Dans les années 90, le gouvernement de l’Allemagne réunifiée a décidé de reconstituer ces fiches. C’est ce à quoi s’attachent depuis des « femmes puzzle » : recoller ces millions de lamelles de papier. Un travail de Sisyphe : elles en auraient pour plusieurs siècles à 30 personnes.

Aujourd’hui un scanner adapté et unique au monde a été créé pour une reconstitution numérique du plus grand puzzle du monde. Les attentes des Allemands sont importantes : en 2012 près de 90 000 personnes avaient demandé à consulter leur dossier, plus de 3 millions aujourd’hui depuis qu’une partie des archives (des documents ne renferment pas d’informations personnelles) sont consultables en ligne ! En effet, malgré les destructions, le fonds est énorme et la Stasi Mediathek (en cours de développement) présentait lors de sa mise en ligne en 2015 une sélection multimédia conséquente : 2 500 pages de documents papier, 250 photos, 6 heures d’enregistrements sonores et près de 15 heures de vidéo.

Parfois connaître la vérité peut dévaster encore plus et créer d'autres drames comme on peut le voir dans l'article ci-dessus.

Les « femmes puzzle » : Des employées trient des fragments de papiers des sacs d'archives de la Stasi en 2012, avant que le scanner soit mis en place (source : http://www.ladepeche.fr/article/2012/01/14/1260769-une-machine-pour-reconstruire-le-puzzle-des-archives-de-la-stasi.html )

Les « femmes puzzle » : Des employées trient des fragments de papiers des sacs d'archives de la Stasi en 2012, avant que le scanner soit mis en place (source : http://www.ladepeche.fr/article/2012/01/14/1260769-une-machine-pour-reconstruire-le-puzzle-des-archives-de-la-stasi.html )

Entre autres raffinements paranoïaques, la Stasi avait également eu l’idée de répertorier les odeurs corporelles de chacun des citoyens, en s’introduisant dans les appartements des gens et en leur volant leurs sous-vêtements qui étaient conservés dans des bocaux hermétiques. Des chiens étaient ensuite entraînés à reconnaître ces odeurs !

Rouge armé

Extrait de Rouge armé, un roman de Maxime GILIO (2016) dans lequel une journaliste du Spiegel enquête sur les personnes qui, dans les années soixante, ont tout sacrifié pour passer à l’Ouest au moment de la guerre froide pour finalement revenir en  Allemagne de l'Est quelques années plus tard. L’histoire navigue entre plusieurs époques, entre 1943 et 2006 l’année où Patricia, la journaliste, retrouve Inge Oelze, une vieille dame au caractère de fer et au passé douloureux. Elle va entrer, et nous faire entrer avec elle, dans les méandres de ses souvenirs. A travers les trajectoires des deux femmes, l’auteur nous fait vivre (ou revivre) tous les évènements marquants de l’histoire récente de l’Allemagne :

LES FEMMES PUZZLE
  • Laissez-moi vous poser à mon tour une question, madame Oelze : connaissez-vous un seul Allemand qui n’ait pas au moins une raison d’aller fouiller dans les archives de la Stasi ? Un seul Allemand dont la famille n’ait pas été touchée par la séparation de son pays ? Bien sûr que non ! L’éclatement de notre nation et la construction du Mur ont affecté chaque citoyen, et pas seulement les Berlinois. Les officiers de la Stasi ont classé des dizaines de millions de pages de rapports, de retranscriptions d’écoutes téléphoniques sur chaque famille allemande. J’étais concernée, comme chacun d’entre nous. Curieuse d’apprendre des choses sur ma famille.

Elle ne répond pas, car elle sait, mieux que quiconque, que j’ai raison. Les gens de ma génération ont vécu l’édification du Murs et les années de guerre froide comme le plus gros traumatisme de leur vie. Familles déchirées, décimées parfois, la suspicion permanente, des frères qui deviennent des étrangers, les cicatrices qui ne se referment pas.

  • Admettons, finit-elle par concéder. Cela ne m’explique toujours pas comment vous êtes remontée jusqu’à moi et surtout pourquoi ? Nous ne nous connaissons pas que je sache. Nous n’avons aucun lien.

La cendre de ma cigarette commence à trembler dangereusement. Je cherche autour de moi après un cendrier. Je me résous à l’écraser à l’intérieur de mon paquet et annonce :

  • Les archives disparues…

L’une de ses paupières tressaille.

  • Les jours qui ont précédé la chute du mur, les officiers de la Stasi avaient entrepris de détruire les archives les plus compromettantes. Notamment celles sur les espions, les agents doubles, les transfuges, les prisonniers, les morts… Les déchiqueteuses ont fonctionné à plein régime, mais tout n’a pas pu être détruit. On a trouvé près de seize mille sacs contenant chacun environ soixante-quinze mille fragments de papier. Soit l’équivalent d’un puzzle géant de seize millions de pages. Si certaines archives ne seront jamais retrouvées, d’autres en revanche sont en cours de recomposition. Je vous laisse imaginer le travail de fourmi : près de douze milliards de morceaux de papier à recoller. Il parait que des chercheurs planchent sur un prototype de scanner géant qui permettrait d’avancer plus vite dans cette tâche titanesque.

Elle ne réagit toujours pas, mais s’est tassée sur sa chaise. Je profite de mon avantage, me lève et vais m’adosser à l’évier. Je ne la quitte pas du regard. Mon débit est posé, sans interruption.

  • La curiosité du journaliste est un très vilain défaut, surtout quand votre instinct vous souffle que vous tenez un sujet brûlant pour une enquête. J’ai trouvé cette histoire d’archives détruites passionnante. Qu’avaient donc ordonné les dirigeants de l’époque, pour qu’on veuille faire disparaître toutes ces preuves dans une si grande précipitation ? Combien de secrets d’Etat honteux voulait-on cacher ? J’ai décider d’enquêter. C’est notre histoire. C’est l’histoire de chaque famille allemande, et à travers elle, celle de notre pays. Il nous faut savoir. C’est mon rôle que de contribuer à ce que la vérité soit connue de tous, même si ce n’est pas simple. A force d’opiniâtreté, j’ai réussi à recomposer partiellement un dossier. Le vôtre, Inge Oelze. C’était comme une loterie, ça aurait pu être n’importe qui d’autre, mais le hasard m’a fait tomber sur vous… J’ai appris tellement de choses à votre sujet. Plus que vous ne pourriez le croire. Mais c’est votre interprétation de l’histoire que j’aimerais recueillir. Pour la confronter avec la version officielle.

Elle a pris dix ans d’un coup. Pour la première fois depuis que je l’ai rejointe devant la cour de l’école, elle évite mon regard et elle ressemble enfin à ce qu’elle est : une femme perdue et isolée.

  • Que… Que savez-vous au juste ?
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