VOLKSWAGEN BLUES, Jacques POULAIN (1984)

Volkswagen Blues, de l’écrivain québécois Jacques POULAIN, est un « road novel » comme on dit un « road movie » qui nous embarque avec ses héros atypiques dans une quête identitaire mélancolique (cf. le « Blues » du titre) et une drôle d’histoire d’amour à travers les Etats-Unis. Il nous fait ainsi revivre tout un pan de l’histoire de l’Amérique : la Conquête de l’Ouest, les rêves de fortune des pionniers, les relations complexes et souvent violentes des colons européens avec les Indiens, les légendes indiennes, dans une langue qui mêle tout naturellement le français, l’anglais et des termes québécois (chum, maringoins…) ou indiens.

Jack, écrivain solitaire en panne d’inspiration, part dans son minibus à la recherche de son frère Théo qu’il n’a pas vu depuis plus de 15 ans après avoir retrouvé une vieille carte postale au contenu sibyllin. Pourquoi maintenant, au bout de tant d’années ?

« - J’ai eu quarante ans la semaine dernière et…

Il secoua la tête.

- Mais non, c’est pas une question d’âge… Il y a des jours où vous avez l’impression que tout s’écroule… en vous et autour de vous, dit-il en cherchant ses mots. Alors vous vous demandez à quoi vous allez pouvoir vous raccrocher… J’ai pensé à mon frère. C’était mon plus grand chum autrefois. Je me suis demandé pourquoi il ne donnait plus de ses nouvelles et j’ai cherché la dernière carte qu’il m’avait envoyée. Finalement je l’ai retrouvée. Elle était dans un livre à couverture dorée qui s’appelle The Golden Dream. Un livre de Walker Chapman. (…) »

Sur la route il prend en stop Pitsémine surnommée la Grande Sauterelle, une jeune femme aux origines indiennes, avec son petit chat. Le chaton décide pour elle de poursuivre le voyage dans le vieux Volkswagen, et ensemble ils vont refaire la route des premiers explorateurs français du Canada et des pionniers de l’Ouest américain, de la Gaspésie (Québec) à la Californie. Partant de Gaspé, ils passent par Québec, Les Milles Iles à la frontière entre le Canada et les Etats-Unis sur le Saint-Laurent, suivant l’itinéraire du malouin Jacques Cartier, puis Toronto, Détroit, Chicago, Saint-Louis, le long du Mississippi, sur les traces de Cavelier de La Salle, et suivent ensuite la Piste de l’Oregon (plus de 3000 km à travers les Rocheuses et plusieurs états) et celle de la Californie empruntée au XIXème siècle par les pionniers américains, revivant toutes les embûches et les obstacles naturels auxquels ils avaient dû faire face.

« Il [Jack] pensait que, dans l’histoire de l’humanité, la découverte de l’Amérique avait été la réalisation d’un vieux rêve. Les historiens disaient que les découvreurs cherchaient des épices, de l’or, un passage vers la Chine, mais Jack n’en croyait rien. Il prétendait que, depuis le commencement du monde, les gens étaient malheureux parce qu’ils n’arrivaient pas à retrouver le paradis terrestre. Ils avaient gardé dans leur tête l’image d’un pays idéal et ils le cherchaient partout. Et lorsqu’ils avaient trouvé l’Amérique, pour eux c’était le vieux rêve qui se réalisait et ils allaient être libres et heureux. Ils allaient éviter les erreurs du passé. Ils allaient tout recommencer à neuf.»

Premier voyage de Jacques CARTIER, 1534 (Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Cartier)

Premier voyage de Jacques CARTIER, 1534 (Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Cartier)

Voyages de Cavelier de La Salle 1670-1687 (Source : http://www.museedelhistoire.ca/ )

Voyages de Cavelier de La Salle 1670-1687 (Source : http://www.museedelhistoire.ca/ )

The Oregon and Californian Trail (Source : http://www.robinsonlibrary.com/america/uslocal/west/northwest/oregontrail.htm)

The Oregon and Californian Trail (Source : http://www.robinsonlibrary.com/america/uslocal/west/northwest/oregontrail.htm)

Source : http://www.history.com/this-day-in-history/a-thousand-pioneers-head-west-on-the-oregon-trail

Source : http://www.history.com/this-day-in-history/a-thousand-pioneers-head-west-on-the-oregon-trail

« Dans les années 1840 [...] des gens qui avaient entendu dire que dans l’Ouest, au bord du Pacifique, les terres étaient plus vastes et plus fertiles ; ils avaient vendu toutes leurs possessions, s’étaient procuré des bœufs, des wagons recouverts d’une bâche et des provisions pour six mois et s’étaient joints à une caravane qui allait traverser des déserts, franchir des rivières, escalader des montagnes, lutter contre les intempéries, la maladie et parfois les Indiens pour atteindre finalement, après un voyage de 5 000 kilomètres, laTerre Promise. »

Pour les guider, les archives, les journaux, et les livres que la Grande Sauterelle « emprunte » dans les bibliothèques des villes qu’ils traversent. Grande lectrice, elle les renvoie par la poste après les avoir lus avec un petit mot !

Jack et la Grande Sauterelle arrivent enfin à San Francisco avec son Golden Gate Bridge « fait moitié en acier et moitié en rêve » au terme de ce parcours symbolique de l’embouchure du fleuve Saint-Laurent jusqu’au Pacifique en passant par les Grands Lacs, le Mississippi, « le Père des Eaux, le fleuve qui séparait l’Amérique en deux et qui reliait le Nord et le Sud, le grand fleuve de Louis Jolliet et du père Marquette, le fleuve sacré des Indiens, le fleuve des esclaves noirs et du coton, le fleuve de Mark Twain et de Faulkner, du jazz et des bayous, le fleuve mythique et légendaire dont on disait qu’il se confondait avec l’âme de l’Amérique », les Prairies et les Rocheuses.

Là, ils retrouvent le frère disparu, devenu une ombre sans mémoire. Paradoxalement, ce n’est pas vraiment une déception, mais l’aboutissement d’une quête initiatique qui redonne à Jack le chemin de l’écriture qu’il considère comme une exploration : « L’écriture était pour lui non pas un moyen d’expression ou de communication, mais plutôt une forme d’exploration. Chacun de ses romans avait été écrit de la façon suivante : dans un certain décor, il avait mis deux personnages en présence l’un de l’autre et il les avait regardés vivre en intervenant le moins possible. »

C’est exactement ce qui se passe dans ce roman où deux personnages se rencontrent par hasard, apprennent à se connaître l’un l’autre et à se connaître eux-mêmes, à communiquer et à s’aimer au fil d’une balade/ballade au rythme lent et harmonieux d’un blues.

Retour à l'accueil