CHAGALL, Cantique des Cantiques, 4, 1960

CHAGALL, Cantique des Cantiques, 4, 1960

Marc Chagall, né en 1885 en Russie, est le peintre de la musique et de la couleur. S’il est souvent célébré pour ses bleus, pour moi ses rouges sont encore plus puissants, envoutants, riches, profonds, flamboyants, lyriques, évoquant aussi bien la vie, la joie et l’amour que le sang ou la guerre. C’est d’ailleurs à cette couleur que pense Apollinaire lorsqu’il lui dédie un poème « Rotsoge » (à l’origine « Rodstag », ou « jour rouge » en yiddish) !

La couleur des sons

Créateur d’un bestiaire poétique et fantastique, de couples d’amoureux en lévitation, de saltimbanques et d’acrobates itinérants, de violonistes sur des toits rouges aux formes distordues, d’anges musiciens, d’illustrations aériennes de la Bible, son univers mystique s’inspire plus du hassidisme que du judaïsme officiel. Ce courant né au XVIIIème siècle en Europe de l’Est insiste sur une communion joyeuse avec Dieu, notamment par le chant et la danse et entretient des liens de complicité avec l’ensemble de la création, en particulier le règne animal porteurs d’une parcelle du divin, d’où le nombre impressionnant d’animaux, chevaux ailés, ânes verts, chèvres bleues, poissons sortant de l’eau, coqs fleuris de toutes les couleurs qui peuplent ses toiles.

La musique, elle, est présente partout. En témoignent les violonistes du folklore juif de son enfance apparaissant dans nombre de ses tableaux, sa réalisation du plafond de l’Opéra de paris, commandée par Malraux, le panneau mural du Metropolitan Opera ou les décors créés pour des ballets comme « L’Oiseau de feu » (Igor Stravinsky).

Marc Chagall travaillant aux panneaux du Metropolitan Opera de New York : Le Triomphe de la musique, atelier des Gobelins, 1966 (Source : http://www.telerama.fr/musique/trois-fois-chagall-a-la-philharmonie-de-paris,132836.php)

Marc Chagall travaillant aux panneaux du Metropolitan Opera de New York : Le Triomphe de la musique, atelier des Gobelins, 1966 (Source : http://www.telerama.fr/musique/trois-fois-chagall-a-la-philharmonie-de-paris,132836.php)

CHAGALL, Le Violoniste, 1911-1914 (Source : http://kerdonis.fr/ZCHAGALL/ )

CHAGALL, Le Violoniste, 1911-1914 (Source : http://kerdonis.fr/ZCHAGALL/ )

La couleur ivre

« Il faut faire chanter le dessin par la couleur, il faut faire comme Debussy »  disait-il. Et c’est dans ces couleurs éclatantes et chatoyantes exprimant ses émotions et sa vision du monde, entre réalisme et onirisme, qu’il nous touche le plus. « Verlaine a dit : de la musique avant tout. Nous pourrions dire : de la couleur avant tout. » Dans ces œuvres une lumière semble émerger grâce à l’intensité, au pouvoir expressif des couleurs utilisées.

« Je m'élance. Comme si des éclats éblouissants rayonnaient autour de vous. Comme si une volée de mouettes blanches, comme si des flocons de taches neigeuses, en files, s'élevaient vers le ciel.
Là, une autre flamme légère et sonore, Blaise, l’ami Cendrars.
Blouse chromée, bas de différentes couleurs. Chutes du soleil, de la misère et des rimes.
Filets de couleurs. De l’art liquide flamboyant.

Fougues des tableaux à peines nés. Têtes, membres disjoints, vaches volantes», écrit-il dans Ma Vie. Le rythme est musical, correspondant au rythme du pinceau, on y retrouve la même fougue que dans les couleurs qu’il emploie, la même recherche esthétique, un refus du « joli », du fignolé pour que soit retranscrite intacte sa passion pour l’art et la liberté.

 

CHAGALL, Le Cirque rouge, 1956-1960 (Source : https://barbaravousenditplus.wordpress.com/)

CHAGALL, Le Cirque rouge, 1956-1960 (Source : https://barbaravousenditplus.wordpress.com/)

Bien qu’ayant fréquenté tous les peintres d’avant-garde du XXème siècle, il a gardé sa liberté et imposé sa vision picturale, puisant dans chaque courant. Ainsi des Fauves a-t-il retenu l’utilisation de la couleur pure, intense, sensuelle, instinctive, prenant le pas sur le dessin, des Cubistes la déconstruction des formes sans aller jusqu’à l’abstraction et des Surréalistes la dimension onirique.

Chagall pense en couleur : « quand je peins les ailes d’un ange ce sont aussi bien des flammes, ce sont aussi bien des pensées ou des désirs." Et de l’assemblage et l’envol dionysiaque des couleurs lumineuses comme des vitraux naissent la grande expressivité (douleur ou amour) et la poésie de ses toiles.

CHAGALL, Double portrait au verre de vin, 1917, avec sa femme Bella (Source : http://vert-paradis.over-blog.com/article-entre-naitre-et-mourir-un-peintre-eternel-49436603.html)

CHAGALL, Double portrait au verre de vin, 1917, avec sa femme Bella (Source : http://vert-paradis.over-blog.com/article-entre-naitre-et-mourir-un-peintre-eternel-49436603.html)

Poème de Chagall

À Bella

Si mon soleil brillait dans la nuit
Quand je dors tout couvert de couleurs
Dans un lit ton pied dans ma bouche
M’étouffe, me torture
Je me réveille dans le désespoir
D’une journée nouvelle, de mes désirs
Pas encore dessinés
Pas encore frottés de couleurs
Je cours là-haut
Vers mes pinceaux séchés
Et tel le Christ, je me suis crucifié
Fixé avec des clous sur le chevalet
Suis-je fini moi ?
Mon tableau est-il fini ?
Tout brille, tout colle, tout court
Arrête ! Encore une touche
La couleur noire Le rouge, le bleu s’installent
Et cela m’inquiète Ô comme cela m’inquiète

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