LES VIES DE PAPIER de Rabih ALAMEDDIN

Je suis en train de lire Les Vies de papier de Rabih ALAMEDDINE (Edition Les Escales, 2016) dont le personnage principal est une libanaise solitaire de 72 ans, Aaliya Saleh, ancienne libraire et traductrice inconnue (elle n’a jamais envoyé ses traductions à personne) de nombreux ouvrages européens en arabe. Elle habite seule en haut d’un immeuble à Beyrouth et vit par procuration dans ses lectures. Ses livres sont ses compagnons, son lait et son miel. Cependant elle décrit aussi la vie des habitants de l’immeuble, vie à laquelle elle ne participe pas car elle revendique sa solitude. Quand il y a trop de bruit dans l’immeuble, elle se réfugie au musée National car il est toujours vide « Les Libanais ne se soucient guère de l’histoire. Les touristes arabes ont réapparu par troupeaux après la guerre, mais ils s’en souciaient encore moins. Ils revenaient pour le soleil, la plage, les boites de nuit, l’alcool, les drogues, et, bien sûr, le sexe (…) ». Pour sortir, elle n’oublie pas de mettre dans son sac l’essentiel, c’est-à-dire, un livre de poésie car « tout Beyrouthin  d’un certain âge a appris qu’en sortant de chez lui pour une promenade il n’est jamais certain qu’il rentrera à la maison, non seulement parce que quelque chose peut lui arriver personnellement mais parce qu’il est possible que sa maison ait cessé d’exister. ».

C’est drôle, car je fais la même chose, même si je ne vis pas dans un pays où les guerres vont et viennent comme dans cet état pygmée qu’est le Liban. Je n’oublie jamais de prendre des mots croisés, un carnet, des crayons, cigarettes, quatre ou cinq briquets à tout hasard, un cendrier de poche, mon vieux  téléphone qui renferme ma vie (photos, petits mots, numéros essentiels, agenda…), mes deux paires de lunettes (si jamais il fait beau), des mouchoirs, des biscuits de survie en cas de panne au milieu de nulle part, quelques médicaments, une bouteille d’eau, mes papiers, de l’argent bien sûr, et surtout, un livre ! si je dois attendre comme souvent... Je pense qu’il y aurait un roman à faire sur le contenu des sacs à main de femme. Mais je crois que cela a déjà été fait ! A chaque fois que j’ai une idée de livre, quelqu’un a eu l’idée avant moi. La dernière fois je voulais recenser les recettes de cuisine ou une étude comparative des whiskies bus dans les romans policiers. En tapant l’idée sur internet, j’ai vu que cela existait déjà ! Raconter une vie selon l’angle de vue différent de chaque personne de la famille comme réflexion sur la mémoire et les souvenirs sélectifs de chacun. Déjà fait ! Bien sûr, tout a déjà été écrit. L’important c’est le style, le fait que l’on puisse reconnaître un écrivain à sa façon d’écrire…

Mais revenons à notre héroïne ! (Je digresse, je digresse ! Mais au fond, il ne s’agit que de cela dans ce roman !). Chaque évènement de son histoire et de sa ville (les différentes guerres, les traditions, la société patriarcale…) sont vus à travers le prisme de ses auteurs préférés, comme KAFKA, PROUST ou PESSOA, qui l’ont accompagnée toute sa vie. Et je me rends compte que j’ai tendance à faire comme elle, chaque instant de ma vie me rappelant un livre que j’ai lu, chaque évènement pouvant être éclairé par une citation ou un vers. Comme si toutes les vies avaient déjà été vécues dans une sorte de cycle répétitif à l’infini.

Voici ce qu’Aaliya écrit par exemple lorsqu’elle parle de son amour pour la lecture, amour incongru dans une société où l’on mariait (marie ?) les filles à 16 ans, et qu’elles devaient alors quitter l’école vu que tout ce qu’il leur fallait savoir c’est comment bien tenir un foyer (c’est moi qui souligne certaines phrases en gras):

« Je parie que vous croyez au pouvoir de rédemption de l’art.

J’en suis sûre. Moi j’y ai cru. Une notion si romantique. L’art sauvera le monde, permettra à l’humanité de s’élever au-dessus de l’épouvantable bourbier dans lequel il est englué. L’art vous sauvera.

Je croyais que l’art ferait de moi un être meilleur. (…) Je me suis glissée dans l’art pour échapper à la vie. Je me suis enfuie en littérature.

Les aspects interdits de cette vie m’ont peut-être séduite. Je ne crois pas que qui que ce soit ait apprécié que je m’adonne à la lecture quand j’étais petite. (…) Bien sûr j’eus droit à de multiples variations sur le thème de « qui voudra t’épouser si tu lis tant ? » mais j’eus également à subir le glacial « N’essaye pas d’être si différente des gens normaux ».

Différente des gens normaux ? Quand j’ai entendu cela pour la première fois, j’en fus cruellement offensée. Je pensais que chacun devait vivre pour l’art, pas seulement moi et en outre, pourquoi aurais-je voulu être normale ? Pourquoi aurais-je voulu être stupide comme tout le monde ? (…)

La poésie m’apporta de grands plaisirs, la musique un réconfort immense, mais je dus apprendre par moi-même à apprécier, par moi-même, uniquement par moi-même. (…) Ce n’est pas comme si on naissait avec la capacité d’aimer António Lobo Antunes.

Je sais. Vous pensez que, si vous aimez l’art, c’est parce que vous possédez une âme sensible.

Une âme sensible, n’est-ce pas simplement un moyen de transformer une déficience en orgueilleux dédain ?

Vous pensez que l’art a un sens. Vous croyez ne pas être comme moi.

Vous pensez que l’art peut sauver le monde. Moi aussi je le pensais.

Pourquoi n’ai-je pas appris par moi-même à mieux cuisiner ?

Tout cela pour quoi ? Qu’est-ce que cela m’a apporté ?

A quoi bon une lucarne personnelle si je suis la seule à voir sa lumière ?

Si c’est cela être spéciale !

                La vitre capteuse de soleil,

                Et au-delà, le bleu profond du ciel, qui ne montre

                Rien, tout à la fois nulle part et infini.

Je peux comprendre Marguerite Duras, bien que n’étant pas française et n’ayant jamais été follement amoureuse d’un Asiatique. Je peux vivre dans la peau d’Alice Munro. Mais je ne peux pas comprendre ma propre mère. Mon corps est plein de phrases et de moments, mon cœur resplendit de charmantes tournures de phrase mais aucun des deux ne peut être touché par l’autre.

J’ai les névroses des auteurs mais pas leurs talents.

Dans Sarah et le lieutenant français, John Fowles décrit son personnage en proie à un ennui byronique. Permettez-moi de paraphraser :

Je suis emplie d’une solitude byronique sans avoir aucun des deux exutoires du poète : le génie et l’adultère.

Tout ce que j’ai pour moi, c’est ma solitude. »

 

Mais il ne s’agit pas que de littérature. En effet malgré sa volonté farouche de préserver sa solitude, on découvre de nombreux personnages car elle entend tout ce qui se passe dans l’immeuble et cela la ramène à sa propre vie et à l’histoire chaotique de son pays. Malgré la difficulté de vivre dans un pays sans cesse en reconstruction, ces histoires deviennent drôles car relatées par une anticonformiste, une vieille dame indigne et irrévérencieuse, reflétant par là-même l’esprit fataliste des Beyrouthins. Ainsi celle de son amie Hannah (je ne sais pas encore tout, je rappelle que je n’ai pas terminé le livre !) « socialement inapte » comme elle. Cette dernière a refusé tous les prétendants amenés par sa famille jusqu’à ce qu’elle tombe amoureuse d’un homme qui, aussi timide qu’elle, n’a jamais osé la demander en mariage (elle avait déjà bousculé de nombreux tabous invitant elle-même la famille de l’élu alors que c’est le contraire qui doit se passer). Celui-ci malheureusement meurt dans un accident quelques semaines après leur rencontre. Qu’à cela ne tienne, sa vie avait été transformée, elle a donc agi comme si elle était sa veuve, disant adieu à son ancienne personnalité timide, participant activement aux funérailles, visitant les parents régulièrement, jusqu’à faire partie de cette famille d’adoption…

Outre le fait qu’il soit une déclaration d’amour à la  littérature, ce qui me plait dans ce roman c’est que le personnage s’adresse à nous et part dans des digressions comme dans la vie lorsqu’on discute avec un ami. Au début je me suis dit, cela ne va pas me plaire car c’était encore une idée de livre que j’avais eu et je pensais que ce n’était pas très original (puisque j’en avais eu l’idée !). Et puis je me suis attachée au personnage à la fois proche de moi (elle vit que par et pour les livres - ils sont son oxygène - et même à son âge avancé elle a des relations compliquées avec sa mère !) et suffisamment exotique (dans son sens étymologique d’autre, d’étranger à soi, vu son âge et la ville où elle vit, Beyrouth, qui résonne particulièrement dans mes souvenirs d’enfance). Mais c’est surtout la façon de raconter qui m’a séduite, souvent drôle et non conventionnelle, et c’est là qu’on peut parler d’un style propre. Même si encore une fois, il aurait fallu que je le lise dans le texte, c’est-à-dire en anglais, car on pourrait dire alors que je suis séduite par un mélange des styles propres de l’auteur ET du traducteur…

De la traduction

Car le roman ouvre également une réflexion, non développée, sur le métier, ou plutôt l'art de la traduction. Aaliya qui maitrise l’arabe, l’anglais et le français est traductrice en secret et a élaboré une technique particulière : elle refuse de traduire les auteurs écrivant en anglais ou en français car certains libanais lisent le français et/ou l’anglais et qu’il faut bien faire un choix. Elle s’interdit donc de traduire Kundera parce qu’il a réécrit la version de ses livres en français, ni Ismail Kadaré car « les versions anglaises de ses romans ont été traduites à partir du français et non pas de l’albanais originel. » Elle a donc décidé d’inventer son propre système : « Pour accomplir l’interprétation la plus pertinente d’un travail, je pars d’une traduction française et d’une traduction anglaise pour aboutir à une version arabe. (…) Je sais que, du coup, ma traduction est éloignée d’un cran supplémentaire de l’original » mais « Ce sont les règles que je me suis fixées. Je suis devenue l’esclave, certes volontaire, d’une discipline, d’un rituel particulier. Je suis mon système est mon système est moi. (p.78) » Par ailleurs, l'auteur, Rabih ALAMEDDINE, est d'origine libanaise mais vit aux Etats-Unis. Il a écrit ce livre en anglais et nous avons donc ici une traduction de l'anglais. Mais le traducteur, Nicolas RICHARD, est présent dans le livre, notamment dans les notes qui renvoient aux différents traducteurs de citations d'auteurs disséminées dans le corps du roman et qui figuraient dans leur version originale : « Il y a certains cas où aucun nom de traducteur (traductrice) ne figure dans ma version : ce sont des cas où j’ai pris l’initiative de retraduire le passage, soit parce qu’il n’existait pas de traduction en français, soit parce que la traduction existante m’a paru fautive, erronée ou trop éloignée de la version originale (…). »

Dans la mesure où je parle l’anglais et comprends l’espagnol, j’essaye depuis quelques temps de lire ou relire le plus possible en version originale et je m’aperçois que les traducteurs ont créé leur propre version des textes, que parfois on y perd, parfois on y gagne, en découvrant un nouvel auteur, le traducteur ! Ainsi comme tout le monde j’ai connu Edgar POE grâce à la traduction de BAUDELAIRE. Mais Baudelaire est un poète avec son propre univers, il faut absolument que je relise POE dans le texte pour voir quelle est la part du poète et celle du traducteur. Je lisais récemment une interview d’une traductrice Josée Kamoun. Elle y parle de la musicalité d’une écriture et d’une langue, parfois difficile à rendre (ainsi du preterit anglais  par exemple qui peut se traduire en français aussi bien par du passé simple, de l’imparfait ou du passé composé ou de la concision anglaise difficile à rendre, le français et l’anglais n’ont pas le même rythme) et de la fusion nécessaire entre l’auteur et son traducteur. En lisant deux traductions d’un même ouvrage on peut avoir l’impression de lire deux livres différents ! A creuser…


Donc, lecture en cours, mais je fais durer le plaisir…

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