Les peintres

On voit donc dès le début la volonté de créer des quartiers à vocation touristique dans le plan d’urbanisme de Marrakech, comme d’ailleurs dans celui des autres villes impériales marocaines à l’époque. En effet le développement du tourisme était un moyen nécessaire pour permettre d’une part aux touristes de venir constater de visu les « bienfaits » de la colonisation et, d’autre part, de favoriser l’installation de nouveaux colons en se servant de cette fascination pour l’Orient, ce goût pour l’exotisme développé notamment par les peintres, comme on a pu le voir précédemment. Car après DELACROIX en 1848, c’est le fauve VAN DONGEN en 1910 qui peint des femmes à la peau rouge aux yeux cernés de khôl, puis MATISSE qui y produira des chefs d’œuvre inspirés, Raoul DUFY dans les années 20, Gabriel ROUSSEAU qui créa en 1922 l’association « La Kasbah » réunissant tous les peintres français au Maroc… Le Maroc n’a cessé d’attirer les peintres, séduits par sa lumière, ses couleurs et ses secrets. Si bien que le pays est très vite devenu une destination à la mode, mouvement encouragé par l’administration coloniale qui multiplia les invitations de peintres. Lyautey s’appuiera sur les artistes pour la mise en place d’un imaginaire dans l’esprit des français mettant en valeur le patrimoine ancien et les beautés naturelles du Maroc. A ce titre Jacques MAJORELLE, qui résidera au Maroc de 1917 jusqu’à sa mort, fut un ambassadeur parfait. Tombé sous le charme du pays, il ne cessera de le peindre. Il devient célèbre grâce à sa série des « Casbahs de l’Atlas » et est surtout connu aujourd’hui pour sa maison-atelier peinte en bleu, le « bleu Majorelle », au milieu d’un jardin botanique luxuriant. La propriété, rachetée par Yves Saint-Laurent et Yves Berger est devenue un incontournable pour les touristes de Marrakech.

Le jardin Majorelle à Marrakech
Le jardin Majorelle à Marrakech
Le jardin Majorelle à Marrakech

Le jardin Majorelle à Marrakech

MATISSE, La Casbah (1912)

MATISSE, La Casbah (1912)

VAN DONGEN, Marchande d’herbes et d’amour, 1913

VAN DONGEN, Marchande d’herbes et d’amour, 1913

Pourquoi Marrakech ?

La ville, qui a été capitale politique durant le règne de 4 dynasties soit pendant près de trois siècles (huit siècles pour Fès, un siècle pour Meknès et Rabat), possède un passé prestigieux. Chaque dynastie y a apporté un épanouissement culturel, intellectuel et politique. De plus son nom est associé au pays ce qui lui donne une grand valeur symbolique. En effet, pendant longtemps le nom du pays et celui de la ville furent confondus dans les écrits européens. D’autre part, contrairement à Rabat, l’actuelle capitale, à Casablanca ou aux autres villes impériales, elle évoque non seulement la magie de l’Orient mais aussi l’Afrique par sa proximité avec le désert, la présence de chameaux aux portes de la ville et la Palmeraie-oasis. Elle convoque donc une double imagerie. De plus, sa situation quasiment centrale en a fait depuis toujours un carrefour commercial stratégique entre les routes caravanières venant du Sud et celles du Nord plutôt tournées vers l’Europe. C’est pourquoi elle possède une des plus grandes médinas du Maghreb.

Les personnalités

Après l’Indépendance la ville continuera d’attirer des personnalités, comme la Comtesse Boul de Breteuil qui s’établit dans la médina dans les années 50. Puis d’autres célébrités comme Les Rolling Stones, Bob Dylan, Jimi Hendrix ou Yves Saint-Laurent, qui draineront dans leur sillage de plus en plus de touristes perpétuant la tradition qui veut que ce soit une avant-garde de « happy few » qui amène la « touristification » d’un lieu. Mais que ce soit l’élite ou le touriste lambda, c’est la même chose qu’ils viennent chercher à Marrakech, à savoir le dépaysement et la magie rêvée de l’Orient. C’est pourquoi, alors que le pays nouvellement indépendant cherche à se moderniser, il doit en tenir compte pour conserver à la ville son attrait touristique, c’est-à-dire son « authenticité » culturelle. C’est déjà la remarque que faisait l’écrivain américain et grand voyageur Paul BOWLES tombé très tôt sous le charme du Maroc où il s’est d’ailleurs installé à partir de 1947. Voici ce qu’il écrit dans Leurs mains sont bleues, carnet de voyages publié en 1963 : « Dans l’ensemble, le gouvernement de la Tunisie et celui du Maroc souhaitent développer le tourisme dans leur pays. Ils découvrent que le touriste moyen s’intéresse plus à la danse locale qu’à la nouvelle gare d’autobus, qu’il est davantage prêt à dépenser de l’argent dans la casbah qu’à examiner les nouveaux lotissements. Pendant un temps, après la déposition du très impopulaire pacha de Marrakech, Thami el-Glaoui, la grande place publique de la ville, la place Djemâ el-Fna, ne servit plus que de parc de stationnement. Tout le monde vous dira que de toute l’Afrique du Nord, l’unique et le plus grand lieu d’attraction était la place Djemâ el-Fna, à Marrakech. Il n’était pas un seul instant, le jour comme la nuit, sans que l’on vît des touristes déambuler au milieu des acrobates, des chanteurs, des conteurs, des charmeurs de serpents, des danseurs et des charlatans. Privée de tout cela, Marrakech devint une ville marocaine comme les autres. Alors la place Djemâ el-Fna fut réinstallée et continue maintenant plus ou moins comme avant. »

Les Rolling Stones à Marrakech dans les années 60 (Source : http://fr.le360.ma/people/mick-jagger-le-marocain-1947 )

Les Rolling Stones à Marrakech dans les années 60 (Source : http://fr.le360.ma/people/mick-jagger-le-marocain-1947 )

Paul BOWLES  sur une terrasse de la place Djemâ el-Fna par Allen Ginsberg, 1961

Paul BOWLES sur une terrasse de la place Djemâ el-Fna par Allen Ginsberg, 1961

Les années 1970-80 : le tourisme de masse

A cette époque, c’est surtout le tourisme balnéaire qui se développe et Agadir devient le premier pôle touristique du Maroc. Mais la ville, qui a été détruite par un tremblement de terre en 1960, ne possède pas le charme de Marrakech et n’attire pas les mêmes touristes. Le Club Méditerranée, qui avait ouvert un premier hôtel à Al Hoceima sur la côte nord-est en 1963, ouvre en 1966 son premier village-hôtel « en dur » à Agadir, ce qui marque un tournant dans l’histoire du club. En effet pour la première fois apparait la notion de Village permanent ouvert à une clientèle plus aisée et plus âgée et une montée en gamme pour le Club Med. Il ouvre en 1971 son 6ème établissement marocain dans le cœur de Marrakech, sur la Place Jemaa el Fna (il en possède aujourd’hui trois dans la ville). Il est bientôt suivi par d’autres hôtels-clubs qui proposent le même modèle, c’est-à-dire un tourisme de détente avec piscine et activités de loisir à l’intérieur du club-ghetto.

La particularité de ces types d’hébergement est leur taille : ce sont des complexes dévoreurs d’espaces si bien que la ville continue de s’étendre autour de la médina avec le quartier de l’Hivernage, puis Semlalia et la Palmeraie qui pourtant était un espace naturel protégé depuis 1929. Le problème c’est que ces infrastructures touristiques sont très consommatrices d’eau, denrée rare dans cette région, avec les piscines, golfs et autres espaces verts arrosés tous les jours. Par ailleurs, en plus de dégrader un milieu fragile, ces infrastructures constituent des modèles importés qui ne correspondent pas à l’architecture du pays et ne sont pas adaptées aux spécificités naturelles locales.

Mais au milieu des années 80, on assiste à une prise de conscience écologique générale et le comportement des touristes change. On commence à redécouvrir les attraits culturels de la ville. En 1985, Marrakech est inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, dans une volonté de freiner cette dégradation des espaces. Cette année-là est également créé le premier festival de musique classique lyrique, initié par Eve Ruggieri et sponsorisé par Royal Air Maroc. Le festival, diffusé en direct sur la deuxième chaine française, accueillera de grandes vedettes comme Barbara Hendricks et lancera un tourisme plus culturel.

Festival d'art lyrique à Marrakech dans les années 80, Eve Ruggierri et Barbara Hendricks

Festival d'art lyrique à Marrakech dans les années 80, Eve Ruggierri et Barbara Hendricks

Les années 90

La Guerre du Golfe va faire ralentir le tourisme dans toutes les destinations de la Méditerranée. En 1994, l’attentat terroriste à l’hôtel Atlas Asni a fait 2 morts, des espagnols, après la prise en otage d’un groupe de touristes. La destination n’est plus assez sûre et les chiffres du tourisme s’effondrent. Cependant on note l’augmentation du tourisme national.

A cette époque l’Etat commence aussi à réfléchir à une diversification du produit Maroc et commence alors à se développer un tourisme de sports d’hiver, de thermalisme, de golf, de navigation de plaisance et un tourisme de congrès et d’affaires.

Marrakech possède de nombreux atouts pour répondre aux nouvelles tendances touristiques. En effet, sa situation géographique qui a pu être un frein lorsque les moyens de communication étaient peu développés ou quand le tourisme balnéaire avait la cote, devient une force. Si pendant longtemps la destination était vendue comme un produit « villes impériales » basé sur le tourisme de circuits et de séjours, elle commence à mettre en valeur la possibilité de décliner de nombreuses activités touristiques grâce, justement, à sa localisation. A 4 heures en bus d’Agadir, 3 heures d’Essaouira (l’ancienne Mogador où se tient depuis 1998 le festival international de musique Gnaoua), 2 heures du sud marocain, porte du désert, ou de la montagne, une demi-journée des autres villes impériales, elle offre l’accès à une multitude d’espaces et de paysages à moins d’une journée de route. En choisissant la destination Marrakech, on peut y pratiquer aussi bien un tourisme de santé, balnéaire, sportif, vert, que résidentiel ou culturel. En cela elle se démarque de sa rivale Agadir, avec ses activités plus restreintes, qu’elle détrône à partir de 1996. Elle se démarque aussi des destinations concurrentes de Tunisie (tourisme essentiellement balnéaire à l’époque) ou d’Egypte (destination essentiellement culturelle, plus onéreuse et moins stable politiquement).

Les années 2000 : une « gentrification » de la Médina

En 1998, une émission de Capital, qui présente une opportunité de « faire fortune » à Marrakech en rachetant des riads, va amorcer un nouvel intérêt pour la ville et une nouvelle tendance. Ainsi en 2000 on comptera 500 riads rachetés par des étrangers. Certains les achètent pour en faire des résidences secondaires. Ce qu’ils recherchent c’est encore l’authenticité, le dépaysement et le retour à des valeurs plus simples en se fondant dans la culture marocaine. D’autres rénovent à peu de frais ces demeures traditionnelles pour en faire des chambres d’hôtes de luxe. Ces nouveaux habitants sont des Français essentiellement, mais aussi des Américains, des Anglais, des hollandais, des Espagnols et des Allemands. En revanche, peu de Marocains ont investi dans des riads. En effet, les plus aisés ont quitté la Médina dès le Protectorat pour s’installer dans des quartiers modernes et y revenir serait un retour en arrière.

Un riad à Marrakech

Un riad à Marrakech

En 2011, la Place Jemaa El Fna a été classée patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco, encore dans le but de préserver ses traditions, à savoir ses musiciens berbères, ses danseurs Gnaoui (confrérie de musiciens traditionnels descendants d’esclaves  qui pratiquent des danses rituelles et mystiques), ses conteurs et plus généralement l’animation particulière qui règne sur cette place connue de tout le monde arabe, toujours différente, toujours renouvelée. Mais « Il ne suffit pas de classer un patrimoine pour qu’il reprenne vie, et dans le processus mortifère du conte oral, les touristes ne sont que des témoins étrangers d’une évolution qui leur échappe», écrit Rémy KNAFOU, dans Les Lieux du voyage. Ainsi on retrouve à Marrakech les mêmes enseignes que partout ailleurs, comme MacDO, KFC, Etam ou Mango. La ville, vitrine du Maroc, est entrée dans la cour des grands et use des mêmes outils de commercialisation de son « produit » que les autres grandes villes touristiques du monde.

Les tendances actuelles sont donc, un recentrage sur l’option destination de luxe comme on peut le voir, par exemple, par le nombre de riads maison d’hôtes dans la médina et des hôtels haut de gamme (Méridien, Sheraton, Club Med) situés dans cette vitrine internationale qu’est le quartier de l’Hivernage avec sa végétation luxuriante et ses villas luxueuses aux façades imposantes.

Avec le Festival International du Film de Marrakech, la ville devient de plus en plus le rendez-vous de la Jet-Set internationale, un nouveau Saint-Tropez, qui attire aussi bien les artistes, les sportifs célèbres que les hommes politiques : « Brice Hortefeux et Hervé Morin sont dans le même hôtel, raconte L’Express en janvier 2011. (…) Dans les parages, d’anciens ministres (Thierry de Beaucé, Alain Carignon, Dominique Bussereau), des élus UMP (Olivier Dassault), des socialistes (Jérôme Cahuzac et Jean-Christophe Cambadélis), des centristes (François Sauvadet) et des écologistes (Jean-Vincent Placé). (…) Bernard-Henri Lévy, Pierre Bergé, Liliane Bettencourt et Albert Frère y possèdent une propriété. Dans la ville, on croise Jean Sarkozy, Yannick Noah, Alexandre Bompard, Jean-René Fourtou, Dominique Desseigne, Jean-Pierre Elkabbach, Guillaume Durand ». Si bien qu’on a l’impression d’un retour en arrière, quand dans la ville était réservée à une élite fortunée. La destination est d’ailleurs devenue plus chère.

Jamel Debouze, Festival du rire de Marrakech (Source : http://www.directmatin.fr/tele/2015-06-24/jamel-debbouze-fete-les-5-ans-du-marrakech-du-rire-sur-m6-706246 )

Jamel Debouze, Festival du rire de Marrakech (Source : http://www.directmatin.fr/tele/2015-06-24/jamel-debbouze-fete-les-5-ans-du-marrakech-du-rire-sur-m6-706246 )

La villa de Nicolas Sarkozy à Marrakech (Source : http://www.afrik.com/maroc-la-villa-des-sarkozy-fait-polemique )

La villa de Nicolas Sarkozy à Marrakech (Source : http://www.afrik.com/maroc-la-villa-des-sarkozy-fait-polemique )

Cette tendance s’accompagne d’une mise en scène de plus en plus poussée de la ville, mettant l’emphase sur l’aspect oriental supposé correspondre aux attentes des touristes mais la transformant en image dans laquelle les éléments les plus dérangeants ont été lissés. Les charrettes ont disparu, la ville est plus propre, les mendiants sont interdits, les dernières ruelles en terre battue ont été pavées, l’éclairage public a gagné du terrain, il existe une police de l’environnement assermentée. Dans le même temps les reportages sur Marrakech mettent en avant sa modernité, son ouverture (islam modéré, femmes modernes, non voilées, cf. le Rallye Aïcha des Gazelles…).

Ainsi on peut voir que depuis le début, la ville a fait l’objet à la fois d’une « patrimonialisation » et d’une mise en tourisme. Mais elle a quand même toujours su garder sa spécificité. Elle a simplement évolué avec le temps et témoigne par ses diverses mutations de l’évolution même du fait touristique mondial.

Marrakech est consciente que le tourisme est ce qui la fait vivre. L’attentat du 28 avril 2011 au café Argana situé sur la Place Jemaa el Fna, c’est-à-dire le cœur touristique de la ville, a été un coup dur pour le tourisme marocain, les touristes associant cet attentat au « Printemps arabe », les révolutions en Tunisie et en Egypte. C’est dire si le tourisme reste une activité fragile, liée aux mouvements sociopolitiques des pays.

Le café Argana avant et après l'attentat du 28 avril 2011 (source : http://www.atlantico.fr/decryptage/maroc-marrakech-attentat-temoignage-87722.html )
Le café Argana avant et après l'attentat du 28 avril 2011 (source : http://www.atlantico.fr/decryptage/maroc-marrakech-attentat-temoignage-87722.html )

Le café Argana avant et après l'attentat du 28 avril 2011 (source : http://www.atlantico.fr/decryptage/maroc-marrakech-attentat-temoignage-87722.html )

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