Hannah Arendt est une philosophe juive allemande qui a dû s’exiler en 1933 après avoir été arrêtée par la Gestapo et a ensuite connu les camps d’internement en France dans les années 40. Elle est notamment connue pour son essai sur Les Origines du totalitarisme (1951). Le troisième tome de l’ouvrage, Le Système totalitaire, elle met en parallèle pour la première fois dans l’Histoire les régimes totalitaires mis en place par Staline et Hitler visant tous deux à organiser en une masse facile à manipuler les individus isolés, déracinés par un système capitaliste deshumanisant  et en recherche d’appartenance sociale et culturelle. Les prises de position originales de la philosophe ont toujours suscité de violentes polémiques et cette vision de l’Histoire fait encore débat.

Son concept de « La banalité du mal » est expliqué dans ce film (plutôt didactique) de Margarethe Von Trotta. Sa couverture controversée du procès de l’officier SS Adolf Eichmann en 1961 pour le New Yorker a créé un scandale à l’époque et lui a valu de perdre de nombreux amis juifs. En effet, ce qui lui a été reproché c’est d’avoir entre autre déclaré que des leaders juifs avaient une part de responsabilité dans le nombre de victimes du génocide par leur obéissance aveugle aux lois et aux règles. Elle s’explique en dénonçant la déliquescence de la société créée par le régime nazi qui visait à nier l’individu. Pour elle, en tout cas c’est ce qui est démontré dans le film, il était plus important d’essayer de comprendre pourquoi une telle chose avait pu arriver, d’un point de vue intellectuel, afin que cela ne se reproduise pas et non d’attaquer, loin de là (elle est elle-même juive) les victimes. Elle ne peut pas s’identifier à un peuple, elle dit qu’elle aime les gens, ses amis, pas les peuples, c’est trop abstrait et la toute jeune Israël lui en veut pour cela. « Tenter de comprendre ne signifie pas pardonner » dit-elle.

Mais l’idée principale qu’elle a développée dans ses articles publiés ensuite en 1963 dans un livre intitulé  Eichmann in Jerusalem: a Report on the Banality of Evil, c’est que le mal ne provient pas d’un démon ou d’un monstre, mais d’individus normaux. Elle dépeint Eichmann comme un bureaucrate minable, ordinaire, un fantoche, un « clown » même, qui est persuadé de n’avoir fait qu’obéir aux ordres, sans états d’âme. Il ne se sent même pas responsable, il a juste accompli une part de son travail en tant que simple rouage d’une organisation qui le dépassait, sans réfléchir. Il n’éprouve aucun remords. « The greatest evil in the world is the evil committed by nobodies » (Le plus grand mal du monde est accompli par des personnes insignifiantes). Pour elle, le pire c’est qu’il avait abandonné ce qui fait qu’un homme est un être humain : sa faculté de penser, d’élaborer une pensée. Ainsi l’incapacité de penser, de se mettre à la place de l’autre nous rend incapable de tout jugement moral, de distinguer le bien du mal.

Même s’il est apparu plus tard qu’Eichmann n’était pas ce simple exécutant qu’il a voulu montrer au procès (c’était sa ligne de défense et Hannah Arendt serait tombée dans le piège), l’expérience menée par le psychologue américain Stanley Milgram au début des années 60 montre également l’effet de groupe, le conformisme et la soumission à l’autorité qui dédouane de toutes responsabilités : Des personnes volontaires ordinaires, de toute origine et classe sociale avaient été invitées à participer à une expérience sur l’apprentissage. Ils devaient jouer, sous la houlette d’un expérimentateur en blouse blanche (l’autorité) le rôle d’un enseignant devant faire apprendre une liste de mots à un élève situé dans une autre pièce et lui envoyer des décharges électriques de plus en plus fortes à chaque mauvaise réponse. L’élève et l’expérimentateur étaient en réalité des comédiens et les électrochocs étaient fictifs mais un pourcentage inquiétant (65 %) des sujets ont été jusqu’à assimiler la décharge la plus importante (450 volts). A noter que de nombreuses expériences similaires ont été menées depuis comme Le jeu de la mort, une émission télévisée produite par France télévisions en 2009 et que les pourcentages ont été encore plus importants (plus de 80 % !)

Il ne faut cependant pas ignorer la croyance dans une idéologie dans ce qui pousse les hommes à agir. Eichmann croyait dans l’idéologie nazie, les sujets de Milgram croyaient peut-être réellement qu’ils allaient faire avancer la science en obéissant aux ordres.

Mais que penser de tous ces « Hommes ordinaires » selon le titre de l’ouvrage de Christopher R. Browning par exemple comme es soldats de la Wehrmacht en Ukraine ou ces réservistes du 101ème bataillon de la police allemande en Pologne qui ont commis des massacres sans même « l’excuse » d’une idéologie ? Que disent-ils ? Peur d’apparaître comme lâches, de perdre la face ! C’est tout ?

En fait, ce qu’a réussi l’idéologie nazie, c’est ôter à leurs victimes leur humanité. Comme le dit Hannah Arendt dans le film lors d’un cours à l’université où elle travaille, si toutes ces horreurs ont été possibles c’est qu’on a réussi à persuader les victimes qu’elles étaient superflues, qu’elles ne servaient à rien, que leur travail ne produisait rien d’utile, etc. En fait, elles étaient déshumanisées. Primo Levi l’a bien analysé le premier, on le voit également dans Maus la BD d’Art Spiegelman. Ce ne sont plus des humains qui sont éliminés, cela permet donc une distance essentielle, vitale (si j’ose dire)  pour pouvoir vivre ensuite avec le souvenir ses actes.

« Les hommes qui ne pensent pas sont comme des somnambules » Hannah Arendt

Retour à l'accueil