Image : Andréa Ferréol et Philippe Noiret dans le film "La Grande Bouffe" de Marco Ferreri, source telestar.fr

Image : Andréa Ferréol et Philippe Noiret dans le film "La Grande Bouffe" de Marco Ferreri, source telestar.fr

« Ce soir 28 février 2002, nous recevons dans « In-quarto », l’émission littéraire de Radio Grand Ouest animée par Yannick Le Gwen, le célèbre auteur de romans policiers François Penboch. »

- François Penboch, heureux de recevoir un « enfant du pays », car vous êtes originaire d’Arradon, près de Vannes, n’est-ce pas ?

- Tout à fait, Yannick, et je crois que nous sommes presque voisins d’ailleurs.

- Oui, c’est vrai. Alors, François Penboch, aujourd’hui sort en librairie votre dernier roman, très attendu, qui met en scène un crime parfait. Mais qu’est-ce qu’un crime parfait pour vous ?

- Un crime parfait c’est, bien sûr, un crime dont on ne retrouve jamais l’assassin, mais surtout, dont on n’a aucune raison de retrouver un jour l’assassin, pour la simple et bonne raison qu’il s’agit d’un crime gratuit.

- Expliquez-moi...

- Eh bien, un crime gratuit est perpétré sans aucune raison, sans mobile, ni pour le sexe, ni pour l’argent, ni par vengeance, ni même par folie si on pense aux psychopathes si présents aujourd’hui dans les thrillers. L’assassin n’est même pas sensé connaître sa victime. Il s’agit d’un crime commis « pour l’amour de l’Art » !

- Mais comment pouvez-vous, comment osez-vous comparer un assassinat à une oeuvre d’art, quand le premier ravale l’homme au rang d’animal obéissant à ses instincts les plus primaires, alors que la seconde sublime l’être humain ?

- Ce qui lie les deux, c’est leur gratuité. Mais j’aurais très bien pu dire « pour l’amour de la Science » car il s’agit aussi d’une expérience.

- Je vois. Laissez-moi rappeler aux auditeurs ce dont il s’agit. Votre roman décrit, jour par jour, heure par heure, l’agonie d’une femme qui meurt d’une crise cardiaque, étouffée par la nourriture qu’elle ingère à trop haute dose. Elle n’est jamais contrainte, c’est par plaisir, par gourmandise, qu’elle dévore les plats très haute calories et très gras que lui prépare son futur assassin. Et c’est pour cela qu’à aucun moment l’intention meurtrière ne sera soupçonnée. Car il s’agit bel et bien d’un meurtre, l’assassin s’ingéniant à cuisiner les mets les plus lourds, les plus indigestes qui puissent exister : gras double, andouillette lyonnaise, et autres confits à la graisse d’oie...,  alors qu’il a eu connaissance de sa faiblesse cardiaque. Mais justement, elle aurait dû se méfier, non ?

- Non, car elle avait totalement confiance en cet homme, son locataire, qu’elle avait fini par considérer un peu comme son fils. Et puis il mangeait, ou faisait semblant de manger avec elle. Or la nourriture partagée fait naître des liens. Offrir à manger, c’est un peu faire un don de soi. Comment se méfier de la main qui vous nourrit ?

- J’en reviens à votre notion de crime gratuit. Cet homme donc, n’avait aucune raison de tuer sa propriétaire. Pourquoi l’avoir fait alors, et pourquoi elle ?

- Vous connaissez certainement ce film de Marco Ferreri qui a fait scandale dans les années 70, où Michel Piccoli se suicidait par la nourriture…

- Oui, « la Grande Bouffe » ?

- C’est cela. Ce film m’avait vraiment impressionné et j’ai toujours voulu savoir si on pouvait vraiment mourir d’une overdose de plats cuisinés en si peu de temps – dans le film, l’action dure le temps d’un weekend. Or, la première fois que j’ai vu ma propriétaire, sa ressemblance avec Andréa Ferréol, qui joue dans le film, m’a frappé. Et c’est alors que l’idée a germé dans mon esprit.

- Vous voulez dire, je suppose, l’idée de mettre cette histoire en scène dans un roman policier ?

- Euh…, oui bien sûr. Ce qui me plaisait surtout c’est l’idée que le meurtrier n’avait aucune raison de s’attaquer à sa propriétaire qui était tout à fait aimable, et avec qui il n’avait jamais eu aucun problème.

- Et alors, dans votre roman, vous faites preuve d’une imagination vraiment diabolique avec cette description quasi clinique et si criante de vérité de la lente agonie de cette dame, comment s’appelle-t-elle déjà ?

- Madame Leblanc.

- Vraiment ? Vous devez vous tromper, c’est (le journaliste feuillette le roman fébrilement), c’est Madame Lebrun.

- Non, non, c’est bien Madame Leblanc et vous savez l’imagination n’a pas grandchose à voir ici, je n’ai eu qu’à décrire ce que je voyais. Mais c’est qu’elle ne voulait pas mourir la grosse !!! J’en ai passé des heures aux fourneaux ! Mais j’ai réussi !!! j’ai réussi mon Œuvre d’Art !, l’œuvre de ma vie !, qui m’a ouvert à ce moment-là des horizons insoupçonnés, qui m’a permis de comprendre que je serai Ecrivain, un grand écrivain respecté et admiré de tous !!

L’homme de lettres, jusqu’alors si courtois et cultivé s’était métamorphosé. Sa voix enflait s’exaltait, il ne se maîtrisait plus. Yann Le Gwenn, le journaliste, était devenu très pâle. François Penboch avait retrouvé son calme. Il le regarda d’un air narquois :

- Mais dites-moi, Leblanc en breton se dit bien Le Gwenn ? et Jean c’est Yann, n’est-ce pas Monsieur Yann Le Gwenn ?

- Mais… mais… C’était donc vous !… C’était donc bien un meurtre !… VOUS avez tué MA mère !… Assassin !! Assassin !, balbutia le journaliste, blême de rage. Vous êtes fou, reprit-il, comment pouvez-vous m’avouer votre forfait, à moi ! et ceci alors que des millions d’auditeurs sont à l’écoute ?!?

- Vous savez, Monsieur Le Gwenn, ou plutôt devrais-je dire Jean Leblanc, cela s’est passé il y a si longtemps ! Dix ans, jour pour jour. Il y a donc prescription…, répliqua l’écrivain cyniquement.

- Mais pourquoi m’avoir choisi moi, moi… le fils de la femme que vous avez… ASSASSINE, pour cette… première interview… à propos de votre… roman ?

Yann Le Gwenn était décomposé, il ne trouvait plus ses mots, et il fixait François Penboch d’un air hagard. Il comprenait soudain que l’homme en face de lui était un malade, jouissant d’avouer son crime devant celui-là même à qui cela faisait le plus de mal, et se moquant du public qui de toute façon se jetterait sur un livre à tel parfum de scandale. Mais, tout à coup il se souvint d’un détail des propos de son interlocuteur :

- Dites-moi, Monsieur Penboch, vous souvenez-vous de la date précise de la mort de ma mère ?

- Oui, bien sûr ! C’était le dernier jour du mois de février, en 1992, le 28 donc, il y a exactement 10 ans.

Le journaliste resta silencieux un court instant, comme pour ménager son effet. Puis il déclara lentement, la voix teintée d’une ironie triomphale :

- Vous vous trompez Monsieur Penboch, il y a exactement 10 ans, nous étions le 29, car c’était une année bissextile… Vous avez joué, vous avez joué avec moi, avec le public, Monsieur Penboch, mais à un jour près… VOUS AVEZ PERDU !!

Julotte

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