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L’écriture de Murakami est spéciale pour un français. Est-ce que c’est son style qui me parait particulier ou est-ce la traduction qui donne ce style ? D’après ce que j’ai cru comprendre de la langue japonaise, il n’y a ni article, ni genre, ni nombre et les verbes ne se conjuguent pas selon les personnes. D’où sans doute les répétitions des noms des personnages et cette impression d’une écriture « neutre ».

Phrases courtes, apparemment simples, presque impersonnelles. Beaucoup de virgules, de répétitions, comme une pensée en marche qui essaye de se préciser. Des développements de concepts philosophiques à l’intérieur d’une histoire qui semble leur servir juste d’écrin, de prétexte tant il manque de réponses à cette histoire/conte à la fin des trois tomes. Par exemple, qui sont les Little People ? Et le collecteur de la NHK dans le troisième livre ? Qu’advient-il de la vieille dame ? De Fukaéri ?

Extraits, livre 1

(p. 91) Fukaéri réfléchit un instant.

« Pourquoi tu écris des romans… », demanda-t-elle d’une voix neutre.

Tengo transforma sa question en plusieurs phrases plus longues.

« Puisque les mathématiques te rendent si heureux, en quoi est-il nécessaire que tu prennes tant de peine à écrire des romans ? Pourquoi ne pas te consacrer uniquement aux mathématiques ? C’est bien ce que tu veux dire ? »

Fukaéri opina.

« Voilà. La vie réelle et les mathématiques, ce n’est pas pareil. Dans la vie, les choses ne se limitent pas à couler suivant le chemin le plus court. Les mathématiques, pour moi, c’est, comment dire, trop naturel. Comme un beau paysage. Simplement, les choses sont là. Sans qu’il y ait quoi que ce soit à y changer. C’est la raison pour laquelle, quand je suis dans le monde des mathématiques, j’ai parfois le sentiment que je deviens de plus en plus transparent. Et, de temps en temps, cela me fait peur. »

Fukaéri regardait toujours Tengo, droit dans les yeux. Comme si elle observait une maison vide par une fenêtre, le visage collé sur la vitre.

Tengo continua : « Quand j’écris un roman, je cherche, grâce à mes mots, à transformer le paysage environnant pour qu’il me devienne plus naturel. En somme, j’opère une reconstruction. Et de la sorte, je m’assure de mon existence dans ce monde, en tant qu’être humain. » (…)

(p.225) Savez-vous ce qu’était le « cours Takashima » ?

- Dans les grandes lignes, répondit Tengo. C’est une sorte de système communautaire, dans lequel tout se fait collectivement, où l’on vit de l’agriculture. Avec un accent particulier mis sur les produits laitiers, qui ont commencé à se vendre dans tout le pays. Rien n’appartient à l’individu, tout au collectif.

- C’est bien ça. Fukada a cherché ce genre d’utopie dans le système de Takashima, dit le Maître, le visage soucieux. Mais il va sans dire que, dans le monde ce type d’utopie n’existe nulle part. Pas plus que l’alchimie ou le mouvement perpétuel, ça n’existe pas. De mon point de vue, Takashima a produit des robots incapables de penser. Ils ont réussi à enlever de la tête des gens les mécanismes permettant de penser par soi-même. Un univers semblable à celui que Georges Orwell a décrit dans son roman. Mais comme vous le savez sans doute, sur terre, il existe pas mal d’individus qui cherchent volontairement à vivre dans cet état de mort cérébrale. Parce que, n’est-ce pas, c’est plus confortable. Ils n’ont plus à réfléchir à des choses compliquées, ils se contentent de faire ce qui leur a été ordonné d’en haut, sans rien dire. (…)

(p.243) C’est au club de sport où travaillait Aomamé qu’elle avait fait connaissance de la vieille dame de la résidence des Saules. (…)

« À mon âge, il n’est pas vraiment nécessaire que je me protège d’un agresseur, avait-elle dit à Aomamé à la fin d’un cours, avec un sourire délicat.

- Ce n’est pas un problème d’âge, avait répondu péremptoirement Aomamé. Le problème, c’est la manière dont on vit. Le plus important est d’être toujours en mesure de se protéger soi-même. Quand on se résigne à être agressé, ça ne vous mène nulle part. le sentiment d’impuissance chronique finit par détruire un être humain. »

(p.322-324) Les mathématiques avaient fourni à Tengo une échappatoire salvatrice. En pénétrant dans le monde des formules, il pouvait s’évader de la geôle odieuse de la réalité. Il avait compris, depuis tout petit, qu’il lui suffisait de se brancher sur « on » pour se transporter sans peine dans cet autre monde. Il se sentait absolument libre tant qu’il évoluait dans ce territoire idéalement ordonnée et sans limites. Il suivait les corridors tortueux d’un gigantesque bâtiment et en ouvrait l’une après l’autre les portes numérotées. Chaque fois qu’un nouveau paysage s’offrait à ses yeux, les traces horribles du monde réel se diluaient et finissaient par disparaître. Le monde régi par les équations était pour lui un monde légitime, secret et sûr. Mieux que quiconque, Tengo en comprenait exactement la géographie, il savait choisir les bons itinéraires en toute connaissance de cause. Personne n’était capable de le suivre. Tant qu’il était dans cet autre monde, il oubliait totalement les fardeaux et les règles que lui imposait le monde réel, il pouvait n’en tenir aucun compte.

A l’opposé du splendide bâtiment aérien des mathématiques, le monde romanesque de Dickens représentait pour Tengo une forêt touffue et enchantée. À l’inverse des mathématiques qui s’étiraient sans fin jusqu’au ciel, c’était une forêt muette qui s’étendait sous ses yeux. Ses racines robustes et sombres plongeaient dans un réseau profond dans la terre. Là, il n’y avait ni plan ni portes numérotées. (…)

Cependant lorsqu’il revenait dans le monde réel d’où il s’était éloigné (il lui était impossible de ne pas y revenir), il se retrouvait dans son ignoble cachot, toujours inchangé. Il n’y avait aucune amélioration. Il pensait même que ses fers s’étaient alourdis. Dès lors, à quoi pouvaient bien lui servir les mathématiques ? N’étaient-elles rien de plus qu’un moyen d’évasion provisoire ? Ou n’avaient-elles pas contribué à rendre pire encore sa condition présente ?

Au fur et à mesure que ses doutes s’amplifiaient, Tengo mit en place, consciemment, une distance entre les mathématiques et lui. En parallèle, la forêt romanesque le séduisit davantage. Sans contredit, il le savait bien, lire un roman, c’était aussi une évasion. Une fois qu’il avait refermé un livre, il lui fallait bien retourner au monde réel. Mais un jour Tengo avait pris conscience que, lorsqu’il revenait dans la réalité depuis le monde des romans, sa frustration n’était pas aussi forte que lorsqu’il rentrait de son voyage au pays des mathématiques. Pourquoi cela ? Il y avait beaucoup réfléchi et était parvenu à une conclusion. Dans la forêt romanesque, quelque soit la clarté qui relie entre eux les évènements, une réponse claire ne vous est jamais offerte. Ce qui est bien différent des mathématiques. Pour l’exprimer sommairement, la fonction des récits, par rapport à une problématique donnée, est de substituer une forme à une autre. Par le biais du récit, une réponse se laisse présager, selon les caractéristiques et la direction de ce changement. Tengo revenait dans la réalité avec ce présage à la main. Comme une incantation inintelligible notée sur un bout de papier. Parfois, cela manquait de cohérence et cela n’avait pas d’utilité pratique immédiate. Mais la possibilité y était enfermée. Un jour peut-être, il serait capable de comprendre cette incantation. Cette possibilité lui réchauffait le cœur. (…)

(p.378) De retour chez lui, il se coucha, s’endormit et rêva. Il y avait bien longtemps qu’il n’avait pas fait un rêve aussi clair. Dans ce rêve, il était une toute petite pièce d’un gigantesque puzzle. Mais cette pièce n’était pas fixe, sa forme ne cessait changer à chaque instant. Par conséquent, elle ne s’emboitait nulle part. Evidemment. De surcroît, alors qu’il s’appliquait déjà à découvrir sa place, il lui fallait, dans un temps donné, rassembler les pages d’une partition pour timbales. Les pages avaient été dispersées par un vent violent, elles s’étaient éparpillées un peu partout. Il les ramassait une à une. Puis il devait vérifier leurs numéros et les remettre dans le bon ordre. Pendant ce temps, son corps ne cessait de changer de forme, comme une amibe ; La situation devenait inextricable. Finalement, Fukaéri arrivait de nulle part et lui prenait la main. La forme de Tengo se stabilisait. Le vent tombait brusquement, la partition n’était plus désordonnée. Ouf, se disait Tengo. Mais, au même moment, le temps qui lui avait été accordé touchait à son terme. « C’est fini », annonçait Fukaéri, d’une petite voix. Bien sûr, une seule phrase. Le temps stoppait net, le monde s’arrêtait là. La terre cessait lentement de tourner, tous les sons et toutes les lumières s’évanouissaient.

Le lendemain matin, lorsqu’il ouvrit les yeux, le monde continuait sans encombre. Et les choses, tournées vers l’avant, étaient déjà en mouvement. En train de faire périr tous les êtres vivants qui se trouvaient devant elles, en les écrasant l’un après l’autre, comme le gigantesque char de la mythologie indienne.

(p.386) L’Histoire nous enseigne que, au fond, nous sommes les mêmes, autrefois comme aujourd’hui. Même si nos vêtements ou nos modes de vie ont beaucoup changé, nos pensées et nos actes ne sont pas très différents. L’être humain, finalement, n’est qu’un simple véhicule, ou un vecteur, pour les gènes. Nous sommes leurs montures tout au long de leur voyage, de génération en génération, exactement comme des chevaux que l’on remplace lorsqu’ils vont mourir. Et les gènes n’ont aucune notion de ce qui est bien ou de ce qui est mal. Ni la moindre idée de ce que nous éprouvons. Ils ignorent si nous sommes heureux ou malheureux. Nous ne sommes pour eux qu’un moyen. Leur priorité, c’est d’obtenir pour eux-mêmes le meilleur rendement.

- Néanmoins, nous ne pouvons pas ne pas réfléchir au bien et au mal. N’est-ce pas ? »

La vieille femme acquiesça. « Vous avez raison. Les humains ne peuvent pas ne pas réfléchir à cela. Mais, au fond, ce sont les gènes qui régissent notre mode de vie. » (…)

(p.488) Tengo réfléchissait à son cerveau. Et c’était un sujet sur lequel il y avait beaucoup à penser. En l’espace de 2 500 000 ans, le cerveau humain avait plus ou moins quadruplé en volume. Et si le cerveau ne représentait que 2 % du poids total d’un homme, il consommait 40 % de son énergie (il avait lu cela récemment quelque part). grâce à l’extension aussi gigantesque de leur cerveau, ce que les hommes avaient réussi à concevoir, c’était le temps, l’espace et le possible.

Les concepts du temps, de l’espace, du possible.

Tengo savait que le temps progresse en se déformant. Le temps est uniforme en soi, mais il se transforme et se déforme lorsqu’il est consommé. Il y a des temps incroyablement lourds et longs, d’autres légers et brefs. Et puis il arrive que l’ordre du temps se renverse, que l’avant et l’après se remplacent, et parfois même, au pire, que le temps disparaisse. Il peut aussi s’en rajouter qui n’étaient pas prévus. Il est vraisemblable que les hommes ont ordonné le sens de leur propore existence en y intégrant arbitrairement la régulation du temps. Pour le dire autrement, s’ils ont pu préserver leur santé mentale, c’est uniquement grâce à cette opération. Les hommes n’auraient pas pu tenir le coup psychiquement s’il leur avait fallu accepter que le temps qui passe soit uniforme et ordonné. C’aurait été une torture. C’est ce que Tengo pensait.

Grâce à cette énorme dilatation du cerveau, les hommes ont pu appréhender la temporalité. En parallèle, ils se sont forgé une méthode qui la régule et la modifie. En même temps que les hommes traversent le temps qui s’écoule sans trêve, la conscience des hommes reproduit sans trêve un temps qu’elle a régulé à sa façon. Ce n’est pas une mince affaire. Il est donc normal que le cerveau consomme 40 % de l’énergie totale du corps. (…)

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